Pourquoi ai-je choisi la Corse ?

Publié le par Doroyhy Carrington

On m'a demandé de préciser pourquoi j'ai choisi la Corse : en que Britannique, en tant que femme, en tant qu'écrivain.

Le plus facile est de répondre à la première question. La Grande-Bretagne n’a jamais suffi aux Britanniques. De tous temps ils ont sillonné le monde : humbles pèlerins, orgueilleux croisés, marchands étaient aussi navigateurs, explorateurs, aventuriers et parfois conquérants, administrateurs coloniaux et agents diplomatiques qui s’adonnaient également à l'exploration, à l'archéologie et aux arts. On connaît leurs carrières parce qu'un grand nombre d'entre eux étaient, écrivains : tel Sir Walter Ralegh, poète et historien, qui partit à la recherche du légendaire El Dorado et finit sur l'échafaud ; James Bruce consul, dessinateur de monuments antiques qui pénétra en Abyssinie et y survécut à une guerre civile grâce à la faveur d'une ‑princesse régnante ; Sir Richard Burton, lui aussi, pendant un certain temps consul, qui traduisit les Mille et une Nuits et parvint, déguisé, à la Mecque interdite. Je ne parlerai pas des innombrables voyageurs britanniques en Italie, et en Grèce (où mourut Byron, champion de son indépendance), eux aussi le plus souvent auteurs. Ainsi le livre de voyage est devenu un genre distinct et fort estimé de la littérature Anglaise.
Les femmes y ont gagné une place honorable. Depuis Lady Hester Stanhope, qui au début du siècle dernier tint cour parmi les Druses, nombreuses sont celles devenues célèbres : Mary Kingsley, missionnaire en Afrique, Gertrude Bell, voyageuse en Syrie, Freya Starke, en Arabie et en Turquie, Georgina Masson, connaisseur de jardins et de palazzi italiens. Leurs ouvrages laissent croire que les femmes sont particulièrement douées pour ce genre d'écriture. Conditionnées par leur rôle traditionnel à s'adapter plutôt que de s'imposer, à comprendre plutôt que de juger, et à porter une attention minutieuse aux détails concrets, elles ont fait preuve d'une sensibilité exceptionnelle.
Il était donc normal, presque inévitable, me trouvant seule à mi-chemin de la vie, femme britannique et écrivain, d'avoir choisi de m'installer dans un pays autre que le mien. Mais pourquoi la Corse ? Était‑ce parce que mon ami Elias Canetti m'a avertie, après le récit de ma première visite dans l'île, que je serais incapable d'y affronter la vie seule, et que je me suis sentie alors obligée de relever le défi ? Ou est‑ce Jean Cesari qui m'a ancrée en Corse, lui qui m'a conduite à Filitosa et m'a initiée aux mystères des mazzeri ? ce n'est là qu'une explication partielle. Mon attachement à la Corse est, certes, une question de sentiment, mais d'un sentiment diffus, étalé sur l'île même, sentiment ambigu fait d'attirance et de répulsion, d'euphorie et de déception, de révolte et de résignation. Sentiment, somme toute, que l'on peut éprouver pour un être humain, mais que j'ai ressenti pour un pays qui, à la différence d'un être humain, ne peut disparaître. Est‑ce peut‑être en Corse que j'ai accédé à une sécurité affective ? Ou bien le secret de mon attachement ne serait‑il pas d'un tout autre genre : élevée dans un luxe où régnait le malheur, suis‑je obligée, pour me déculpabiliser du luxe aujourd'hui disparu, de me laver du malheur toujours sous‑jacent, de m'allier à un peuple défavorisé, meurtri par son histoire ? Les raisons de ma venue en Corse sont sans doute multiples, et mêlées à ma vie antérieure tout entière. Mais pourquoi y suis‑je restée ?
Si je considère les nombreux témoignages de Britanniques qui ont aimé la Corse, je perçois le même émerveillement devant un paysage grandiose, intact, viril ; ce paysage où Boswell a cru reconnaître l'homme naturel de Rousseau, et où ses successeurs ont joui de visions de montagnes, de forêts et d'espaces non contaminés dont ils étaient de plus en plus privés dans l'Angleterre envahie par l'industrialisation croissante. Le vice‑roi, sir Gilbert Elliot, n'a‑t‑il pas comparé les vallées boisées de la Castagniccia aux scènes dépeintes par Spencer et par Shakespeare ? En Corse les Britanniques retrouvent leur paradis perdu, dont le souvenir leur est perpétué dans une littérature qui à travers les siècles a surtout célébré la nature. Pourtant, lorsque je contemple l'intérieur de l'île, ce n'est point à la nature tendre et feuillue shakespearienne que je pense, mais aux majestueuses descriptions des Alpes et des Apennins de Shelley et de Wordsworth, en apercevant dans leur poésie, superbe littérature de voyage, une matière proche à celle qui anime le mien. Ainsi la Corse, avant que je ne l'ai vue, était déjà inscrite dans ma propre culture.
La Corse n'évoque que des chefs-d’oeuvre, si bien que certains maîtres semblent y avoir laissé leur empreinte. A la vue des golfes inondés de la lumière dorée du couchant, on se sent attiré vers le monde antique du Lorrain et de Turner, mais vidé de ses personnages mythiques. Les mythes cependant s'agrandissent, se concrétisent, en certains lieux privilégiés. Volontiers on accepte la thèse qui identifie Bonifacio au pays des géants Lestrygons, et il est aisé d'imaginer le débarquement dUysse et son équipage dans cette crique meurtrière. Aussi ses voyages vers des rives inconnues me vint à l'esprit telle une expérience vécue lorsque j'ai abordé, par un temps houleux, les immenses colonnes, ébauches de granit, prodiges de l'île de Cavallo.
Picasso, au contraire, se manifeste dans le quotidien, avec les objets qui hantent ses toiles ‑ pommes, figues, verres, bouteilles, bougies et bougeoirs, guitares, petites tables branlantes ‑ mobilier des maisons de village où jusqu'à ces dernières années on tapissait les murs de papier-journal comme Picasso composait ses collages. Les crânes blanchis perdus dans le maquis rappellent son taureau fétiche, la plus simple de ses têtes humaines, maintes fois répétée, est à l'image de celles des statues menhirs de Filitosa. Là on est confronté au mythe spécifique de la Corse, dur, âpre, dépouillé, celui qui émane du fonds des âges pour trouver,corps dans les chefs, les guerriers qui ont effectivement fait l'histoire insulaire. Commémorés par les chroniqueurs, et dans des ballades que l'on peut entendre encore, ces hommes plus grands que nature ont joué leurs vies sur le mode héroïque.
Découvrir la Corse, pour moi au début un déplacement géographique, devint un voyage dans le temps. Suivre ce mythe, sorti du rêve collectif, projeté dans ce qu'il est convenu d'appeler la réalité, remanié, transformé avant d'être résorbé dans le rêve, est devenu ma préoccupation particulière. Saisir cette étape intermédiaire, où le mythe s'extériorise, devient histoire, le disséquer, le décortiquer et en distinguer les moments où l'être humain s'évade de son rôle, devient à la fois plus et moins que héros, faiblit, trahit, se trahit, se trompe, se reprend, crée, se réalise et se ruine, m'a offert thèmes à remplir toute une vie en livres écrits et non écrits.
Et pourtant, combien de fois me suis‑je demandé si ces recherches étaient mon but véritable en Corse, et non plutôt un alibi, un moyen de m'acquitter de ma dette envers elle ? Monuments et documents, étaient‑ils réellement ce que je cherchais ?. N'étaient‑ils pas plutôt des symboles ?
Si je me demande ce qui m'a été le plus précieux en Corse, ma mémoire s'accroche plutôt à de petits incidents, des contacts humains. Les soirs avec une famille campagnarde autour d'une cheminée surmontée d'ornements en porcelaine orange ; le berger bossu qui m'a accueillie, à la fin d'une promenade par un temps de canicule, à l'entrée de sa cabane, un verre d'eau à la main ; l'ami qui m'a reçue une nuit d'hiver dans sa maison dévastée par le feu, pour goûter, dans les décombres, des marrons glacés, cadeau insolite d'un parent compatissant ; les cheminots qui m'ont invitée à partager leur feu par une aube givrée. Et comment pourrais‑je oublier la cave où on mangeait pour si peu et où, après la fermeture, boissons et aliments bouclés pour éviter les tentations, il était permis aux clients démunis de dormir sur les tables ?
N'était‑ce pas cette ancienne fraternité corse, née de conditions précaires, qui m'a unie à l'ne ? besoin que j'ai longtemps porté en moi, sans le reconnaître, de sorte que le retrouver en Corse, et le combler, était comme retrouver une partie égarée de moi‑même.

Publié dans Ile créativité

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