ACQUA IN BOCCA...

Publié le par Georges Ravis Giordani

« Acqua in bocca e fichi maturi » ‑ Eau dans la bouche et figues mûres ‑ :
cela se dit en corse pour inviter à ne parler qu'au moment opportun. Pourquoi ce dicton me vient‑il à l'esprit en commençant ce texte ? Est‑ce parce que je l'ai découvert la première fois dans la bouche d'un ami, ancien résistant comme Touky et originaire, comme lui, de Vico ? Ou bien, parce que, aussi loin que je me le représente ‑ ça remonte à la fin des années 50 c'est ainsi que je le vois, silencieux, énigmatique et souriant, tétant sa pipe d'ambre, la même ‑ ou sa soeur qu'il avait encore lors de notre dernière rencontre en octobre 2001 ?
Pourtant il parlait ! Longtemps ce fut même par là qu'il nous marqua tous, avant d'écrire ; mais il revint, vers la fin, à la parole puisque ses derniers livres sont des dialogues ; comme S'il n'était de recherche de la vérité que dans l'effort partagé, épaule contre épaule, esprit contre esprit ; avec un autre. Peut‑être est‑ce ce qu'il voulait dire à Jean‑Paul Dollé : « On doit rompre le silence comme on rompt le pain », en compagnie et pour mastiquer ensemble ce silence rompu dont se nourrit la parole.
Ayant déserté très tôt la philosophie et Paris, je le perdis de vue pendant plus de vingt ans. Je le retrouvai, en 1984, ainsi que Dominique, quand je fus chargé d'un rapport d'expertise sur le département d'ethnologie de Paris VII, que dirigeait Robert Jaulin. Sans partager les positions de Jaulin, je l'avais toujours défendu dans les commissions du CNRS, contre les attaques mesquines dont il était l'objet. Que Touky participât aux enseignements de ce département me réconforta et me déconcerta tout à la fois ; et il me plut qu'à sa mort, ce fût Touky qui signât, dans Le Monde, l'article qui lui fut consacré.
En juin 1997, à l'invitation de la ville de Bastia et de la région Corse, se tint à Bastia un colloque qui réunit, autour de son oeuvre, quelques uns de ses anciens élèves. Ce furent trois jours de bonheur intellectuel et d'amitié, et l'occasion de l'entendre, éblouissant, dans une réflexion à haute voix sur ce que c'est qu'habiter.
Il commença par nous dire qu'on n'habite pas nécessairement le lieu où l'on est : un prisonnier vit en prison mais n'habite pas la prison ; un animal occupe mais n'habite pas son territoire. Dominique, silencieuse, attentive, écoutait. Des chats, rien ne fut dit.
Habiter, nous expliqua-t‑il, c'est autre chose ; c'est ouvrir sans cesse, à partir du lieu où l'on est, des horizons qui font que ce lieu, et tous les autres, prennent plus de sens. Habiter une langue, ce n'est pas seulement ‑ en connaître le lexique et la syntaxe, c'est la pratiquer, la travailler, lui faire dire tout ce qu'elle peut ex­primer.
Lui, dont le corse était la langue maternelle, nous expliqua pourquoi il n'aurait pas su ex­primer de la philosophie en Corse : non pas en raison d'une infirmité de cette langue, mais parce qu'elle n'avait jamais encore été habitée de cette façon, parcourue, sollicitée pour pro­duire de la philosophie. Qu'il ait choisi cette occasion pour nous dire que cette langue res­tait à habiter « philosophiquement » était sans doute, dans son esprit, une manière d'offrir à la Corse l'hommage dont il était l'objet.

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