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Vendredi 13 octobre 2006
Marie Susini

C'ÉTAIT CELA NOTRE AMOUR , 192 pages sous couv. ill., 108 x 178 mm. Collection Folio (No 362) (1973), Gallimard -rom. ISBN 2070363627.

JE M'APPELLE ANNA LIVIA , 160 pages sous couv. ill., 108 x 178 mm. Collection Folio (No 1737) (1986), Gallimard -rom. ISBN 2070377377.
Le même ouvrage , 168 pages, 125 x 190 mm. Collection L'Imaginaire (No 257) (1991), Gallimard -rom. ISBN 207072350X.

UN PAS D'HOMME , 128 pages sous couv. ill., 108 x 178 mm. Collection Folio (No 604) (1974), Gallimard -rom. ISBN 2070366049.


Biographie
Née en Corse, Marie Susini a fait à Paris de solides études universitaires : licences de philosophie et de lettres classiques, diplôme d'études supérieures sur Bergson et sur la philosophie indienne. Elle a également suivi les cours de l'école du Louvre, de l'École pratique des hautes études et du Collège de France. Membre du jury du prix Femina depuis 1971 et de l'Académie européenne des sciences humaines (1980), elle est décédée en 1993.

Copyright Editions Gallimard.
Par HEBAKE - Publié dans : Ile créativité
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Jeudi 24 août 2006

La mer. Au loin, on voit les îles. Et quand le vent plonge des montagnes, déblayant l'horizon, une ligne grise, ténue, fragile apparaît : l'Italie. Généralement, c'est l'hiver. Froide, dure, la lumière désincarne les choses. On se sent pris, figé. Le malheur guette derrière tant de beauté, ta beauté, mon île, consolation poignante dans notre envie de fuir. de s'arracher plus que de fuir ; qui n’a connu le déchirement des départs en mer ne peut bien comprendre. L'avion, maintenant, a gommé l'angoisse millénaire. Mais dans le coeur, l'arrachement demeure, avec le souvenir. L'eau noire qui remue, dérangée, inquiète, sous la quille; la plainte des cabestans, la sirène rauque, et les larmes, en silence, tandis que sur quai les mouchoirs et les gestes s'estompent, et les visages aimés...

            Au loin, très loin, un autre monde. On l'appelle le Continent. On appelait la Terre Ferme, du temps de Salvatore, et c'était l'Italie.

Par VILLA - Publié dans : Ile créativité
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Dimanche 21 mai 2006

On m'a demandé de préciser pourquoi j'ai choisi la Corse : en que Britannique, en tant que femme, en tant qu'écrivain.

Le plus facile est de répondre à la première question. La Grande-Bretagne n’a jamais suffi aux Britanniques. De tous temps ils ont sillonné le monde : humbles pèlerins, orgueilleux croisés, marchands étaient aussi navigateurs, explorateurs, aventuriers et parfois conquérants, administrateurs coloniaux et agents diplomatiques qui s’adonnaient également à l'exploration, à l'archéologie et aux arts. On connaît leurs carrières parce qu'un grand nombre d'entre eux étaient, écrivains : tel Sir Walter Ralegh, poète et historien, qui partit à la recherche du légendaire El Dorado et finit sur l'échafaud ; James Bruce consul, dessinateur de monuments antiques qui pénétra en Abyssinie et y survécut à une guerre civile grâce à la faveur d'une ‑princesse régnante ; Sir Richard Burton, lui aussi, pendant un certain temps consul, qui traduisit les Mille et une Nuits et parvint, déguisé, à la Mecque interdite. Je ne parlerai pas des innombrables voyageurs britanniques en Italie, et en Grèce (où mourut Byron, champion de son indépendance), eux aussi le plus souvent auteurs. Ainsi le livre de voyage est devenu un genre distinct et fort estimé de la littérature Anglaise.
Les femmes y ont gagné une place honorable. Depuis Lady Hester Stanhope, qui au début du siècle dernier tint cour parmi les Druses, nombreuses sont celles devenues célèbres : Mary Kingsley, missionnaire en Afrique, Gertrude Bell, voyageuse en Syrie, Freya Starke, en Arabie et en Turquie, Georgina Masson, connaisseur de jardins et de palazzi italiens. Leurs ouvrages laissent croire que les femmes sont particulièrement douées pour ce genre d'écriture. Conditionnées par leur rôle traditionnel à s'adapter plutôt que de s'imposer, à comprendre plutôt que de juger, et à porter une attention minutieuse aux détails concrets, elles ont fait preuve d'une sensibilité exceptionnelle.
Il était donc normal, presque inévitable, me trouvant seule à mi-chemin de la vie, femme britannique et écrivain, d'avoir choisi de m'installer dans un pays autre que le mien. Mais pourquoi la Corse ? Était‑ce parce que mon ami Elias Canetti m'a avertie, après le récit de ma première visite dans l'île, que je serais incapable d'y affronter la vie seule, et que je me suis sentie alors obligée de relever le défi ? Ou est‑ce Jean Cesari qui m'a ancrée en Corse, lui qui m'a conduite à Filitosa et m'a initiée aux mystères des mazzeri ? ce n'est là qu'une explication partielle. Mon attachement à la Corse est, certes, une question de sentiment, mais d'un sentiment diffus, étalé sur l'île même, sentiment ambigu fait d'attirance et de répulsion, d'euphorie et de déception, de révolte et de résignation. Sentiment, somme toute, que l'on peut éprouver pour un être humain, mais que j'ai ressenti pour un pays qui, à la différence d'un être humain, ne peut disparaître. Est‑ce peut‑être en Corse que j'ai accédé à une sécurité affective ? Ou bien le secret de mon attachement ne serait‑il pas d'un tout autre genre : élevée dans un luxe où régnait le malheur, suis‑je obligée, pour me déculpabiliser du luxe aujourd'hui disparu, de me laver du malheur toujours sous‑jacent, de m'allier à un peuple défavorisé, meurtri par son histoire ? Les raisons de ma venue en Corse sont sans doute multiples, et mêlées à ma vie antérieure tout entière. Mais pourquoi y suis‑je restée ?
Si je considère les nombreux témoignages de Britanniques qui ont aimé la Corse, je perçois le même émerveillement devant un paysage grandiose, intact, viril ; ce paysage où Boswell a cru reconnaître l'homme naturel de Rousseau, et où ses successeurs ont joui de visions de montagnes, de forêts et d'espaces non contaminés dont ils étaient de plus en plus privés dans l'Angleterre envahie par l'industrialisation croissante. Le vice‑roi, sir Gilbert Elliot, n'a‑t‑il pas comparé les vallées boisées de la Castagniccia aux scènes dépeintes par Spencer et par Shakespeare ? En Corse les Britanniques retrouvent leur paradis perdu, dont le souvenir leur est perpétué dans une littérature qui à travers les siècles a surtout célébré la nature. Pourtant, lorsque je contemple l'intérieur de l'île, ce n'est point à la nature tendre et feuillue shakespearienne que je pense, mais aux majestueuses descriptions des Alpes et des Apennins de Shelley et de Wordsworth, en apercevant dans leur poésie, superbe littérature de voyage, une matière proche à celle qui anime le mien. Ainsi la Corse, avant que je ne l'ai vue, était déjà inscrite dans ma propre culture.
La Corse n'évoque que des chefs-d’oeuvre, si bien que certains maîtres semblent y avoir laissé leur empreinte. A la vue des golfes inondés de la lumière dorée du couchant, on se sent attiré vers le monde antique du Lorrain et de Turner, mais vidé de ses personnages mythiques. Les mythes cependant s'agrandissent, se concrétisent, en certains lieux privilégiés. Volontiers on accepte la thèse qui identifie Bonifacio au pays des géants Lestrygons, et il est aisé d'imaginer le débarquement dUysse et son équipage dans cette crique meurtrière. Aussi ses voyages vers des rives inconnues me vint à l'esprit telle une expérience vécue lorsque j'ai abordé, par un temps houleux, les immenses colonnes, ébauches de granit, prodiges de l'île de Cavallo.
Picasso, au contraire, se manifeste dans le quotidien, avec les objets qui hantent ses toiles ‑ pommes, figues, verres, bouteilles, bougies et bougeoirs, guitares, petites tables branlantes ‑ mobilier des maisons de village où jusqu'à ces dernières années on tapissait les murs de papier-journal comme Picasso composait ses collages. Les crânes blanchis perdus dans le maquis rappellent son taureau fétiche, la plus simple de ses têtes humaines, maintes fois répétée, est à l'image de celles des statues menhirs de Filitosa. Là on est confronté au mythe spécifique de la Corse, dur, âpre, dépouillé, celui qui émane du fonds des âges pour trouver,corps dans les chefs, les guerriers qui ont effectivement fait l'histoire insulaire. Commémorés par les chroniqueurs, et dans des ballades que l'on peut entendre encore, ces hommes plus grands que nature ont joué leurs vies sur le mode héroïque.
Découvrir la Corse, pour moi au début un déplacement géographique, devint un voyage dans le temps. Suivre ce mythe, sorti du rêve collectif, projeté dans ce qu'il est convenu d'appeler la réalité, remanié, transformé avant d'être résorbé dans le rêve, est devenu ma préoccupation particulière. Saisir cette étape intermédiaire, où le mythe s'extériorise, devient histoire, le disséquer, le décortiquer et en distinguer les moments où l'être humain s'évade de son rôle, devient à la fois plus et moins que héros, faiblit, trahit, se trahit, se trompe, se reprend, crée, se réalise et se ruine, m'a offert thèmes à remplir toute une vie en livres écrits et non écrits.
Et pourtant, combien de fois me suis‑je demandé si ces recherches étaient mon but véritable en Corse, et non plutôt un alibi, un moyen de m'acquitter de ma dette envers elle ? Monuments et documents, étaient‑ils réellement ce que je cherchais ?. N'étaient‑ils pas plutôt des symboles ?
Si je me demande ce qui m'a été le plus précieux en Corse, ma mémoire s'accroche plutôt à de petits incidents, des contacts humains. Les soirs avec une famille campagnarde autour d'une cheminée surmontée d'ornements en porcelaine orange ; le berger bossu qui m'a accueillie, à la fin d'une promenade par un temps de canicule, à l'entrée de sa cabane, un verre d'eau à la main ; l'ami qui m'a reçue une nuit d'hiver dans sa maison dévastée par le feu, pour goûter, dans les décombres, des marrons glacés, cadeau insolite d'un parent compatissant ; les cheminots qui m'ont invitée à partager leur feu par une aube givrée. Et comment pourrais‑je oublier la cave où on mangeait pour si peu et où, après la fermeture, boissons et aliments bouclés pour éviter les tentations, il était permis aux clients démunis de dormir sur les tables ?
N'était‑ce pas cette ancienne fraternité corse, née de conditions précaires, qui m'a unie à l'ne ? besoin que j'ai longtemps porté en moi, sans le reconnaître, de sorte que le retrouver en Corse, et le combler, était comme retrouver une partie égarée de moi‑même.

Par Doroyhy Carrington - Publié dans : Ile créativité
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Dimanche 7 mai 2006

Parler, non de la Corse, mais du fait d'être né en Corse, ne m'est possible qu'en première personne. J'écris à partir d'un lieu, Paris, où je vis depuis un demi‑siècle. Jamais je ne m’y suis senti exilé. Chaque année pourtant (sauf pendant la guerre) je revenais en Corse. J'y reviens encore aujourd'hui. Mais je sais que jamais je ne quitterai tout à fait Paris. Or, à prendre le mot « origine » en son sens fort et premier, je n'ai d'autre origine que Corse. Aussi loin que je remonte dans le passé, toute ma parenté, aujourd'hui presque éteinte, a été corse. Ces gens ont vécu en des lieux très anciens que j'aime et connais ‑ Vico, Evisa, Exiga‑Suarella et, plus tard, vers le début du siècle dernier, Ajaccio.

            Je constate ici ce qu'il me faut maintenant tenter de comprendre : cette dualité que je crois avoir vécue sans trop de tensions ni dommages. Aurais‑je donc une double origine ? Dois‑je dire que j'ai trouvé d'autres racines que celles qu'a nourries ma terre natale ? La culture acquise m'aurait‑elle recouvert au point que je vivrais maintenant, tout environné de ses signes, comme dans un monde familier où j'aurais trouvé une autre naissance ? Où est le vrai en cette affaire ? Où suis‑je né au juste, moi qui suis né Corse ?

            A cette question je ne peux donner pour l'instant qu'une réponse énigmatique : je suis né à la fois en Corse et ailleurs, mais en des temps différents. Comment éclairer cette relation de la Corse, comme terre d'origine, à son « ailleurs » ? Comment comprendre l'articulation du temps des origines et du temps où les événements d'une vie s'enchaînent où ils prennent leur poids et leur tournure ? Telle est l'interrogation qui aujourd'hui encore m'inquiète et me laisse incertain.

            « Ailleurs »  : je crois avoir su ce que cela veut dire, et au plus près. C'était au temps où je sortais de l'enfance. Souvent, les nuits d'été, minuit déjà bien passé, pendant que les parents dormaient je quittais la maison, silencieux comme un chat. Sur le port d'Ajaccio je retrouvais un copain. Nous errions sur le quai désert, sur la jetée, face à la mer. Et nous allions nous coucher dans une barque. Nous espérions confusément qu'elle partirait toute seule, que nous nous réveillerions" ailleurs », Dieu sait où. Or la barque restait immobile et à l'aube nous rentrions vaguement déçus et un peu transis. Il n'y avait pas d'« ailleurs » ? pour nous, sinon « quelque part ». Mais où l'atteindre et par quel chemin ?

            En réfléchissant maintenant à ce désir ancien je ne peux simplement le repérer comme une envie de partir, d'aller vers d'autres lieux habités par d'autres hommes. J'y vois quelque chose de plus profond, né de l'angoisse que porte la mer. C'était plus qu'un désir de franchir cette frontière ; plutôt celui d'affronter l'indéterminé et, d'une certaine façon, de peupler ce désert marin. Les grecs anciens disaient parfois de la mer qu'elle est  « le chemin » (pontos en leur langue). Ils l'appelaient aussi d'un autre nom : als, « la salée ». Et lorsqu'ils la nommaient ainsi ils la qualifiaient de « stérile " (atrugetos : « qui ne porte pas de moissons ") Le fond du ciel aussi était dit « atrugetos »: un mot pour signifier " inaccessible », « désert », « infini » et " présent » pourtant. Assiégé par un infini visible et inhabitable : c'était donc cela qui devait m'inquiéter, sans que je le sache tout à fait. Et j'attendais peut‑être de cette barque immobile qu'elle apprivoise l'étrangère qui me séparait et me tenait assigné à mon précieux lieu natal. Je désirais franchir l'informe, sans parvenir à le vouloir cependant. je m'en remettais à la barque et à la nuit.

            D'autres souvenirs, plus anciens encore, me portent à penser de la sorte. Les paroles d'une grand‑tante, un jour que du côté de Vico, au bord d'une rivière, avec quelques gamins de mon âge, nous avions tenté en vain de mettre le feu à un chêne. On nous avait ramenés, pas très fiers, sur la place du village. Là, debout devant l'église, la pauvre vieille se tordait les mains : « tinta di me, disait‑elle, in galera, andarete in galera, cume tutti quelli » (Pauvre de moi, aux galères, vous irez aux galères, comme tous ceux là, là‑bas). Sans doute savait‑elle de qui elle entendait parler. Mais moi, à six ans, cela me faisait rêver. je croyais qu'elle parlait des hommes qui étaient partis quelques années plus tôt et n'étaient jamais revenus. J'imaginais qu'un jour ils avaient marché en cortège vers un endroit fabuleux nommé « Sagone », là où était la mer, et qu'ils y avaient disparu. Qu'ils erraient maintenant, ni tout à fait vivants, ni tout à fait morts, entre ciel et eau, n'ayant nulle terre où habiter, et que j'avais bien de la chance, moi, d'être à Vico, loin de ces lieux de malheur où la mer vous mangeait. Nul enfant corse ne craint plus aujourd'hui d'être « mangé xi par la mer de Sagone. Mais dans cette terreur enfantine et rêvée je ne peux m'empêcher de voir quelque chose comme ma marque d'origine : celle de ma native insularité.

            Ce qui, après tant d'années, retient mon attention, ce n'est pas l'événement : le chêne brûlé, l'indignation de la tante et mon étrange rêverie. C'est le fait de me le rappeler maintenant, avec une netteté qui me le rend tout vivant, alors que d'autres souvenirs, tellement plus récents, demeurent dans la grisaille d'un pseudo oubli. Je me dis que ce qui revient ainsi au grand jour de la conscience adulte a dû posséder en son temps une grande force symbolique. En y réfléchissant aujourd'hui il me semble découvrir quelques fils par lesquels cette force tient encore à ma vie présente, si bien que ce qui demeure tapi dans ce passé n'y gît pas comme un poids inerte. Et de fait dans cette terreur de la mer se trouvaient rassemblés la terre comme lieu de refuge et d'habitation, le ciel comme inaccessible et présent, les hommes comme signes de la fuite et de la transgression, les femmes comme gardiennes de la terre et de sa loi, les morts enfin et les vivants aussi, dans leur indéchirable et inquiétante unité. La mer, la mer seule en son indétermination dévoilait l'unité de tout cela. Terre et ciel, hommes et femmes, morts et vivants, faisaient signe vers la mer symbolique: le lieu du rien, risque d'engloutissement, l'inhabitable abîme. Ainsi, ce qui faisait l'unité des dimensions habitables de cette terre familière (Vico) portait la marque d'un néant menaçant : un lieu d'errance, les limbes du monde humain, le règne de l'indécis où les formes se dissipent comme des nuées.

            J'appellerai donc « marque de mon insularité » ce lieu charnel et ancien entre le réel et le rien, le familier et le menaçant, l'habitable et le désert. Etre né corse signifie pour moi avoir eu à assumer ce lien. Un indice de cette exigence m'apparaît dans la manière dont à m'arrive souvent de penser à la Corse. Je n'y vois rien de ce qui peut réjouir le coeur d'un étranger : ni les rivages, ni les golfes, ni les cimes, ni l'air lumineux. Non. je ne vois rien de tout cela : je vois la solitude d'une femme en deuil, signe peut‑être de l'abandon au coeur du rien.

    Assumer donc. Cela peut s'entendre de bien des façons. Les gens de la Mer Egée, ceux de Crète, de Delos, de Rhodes, et bien d'autres encore ont dû assumer le lien entre « ici » et « ailleurs » qui marquait leur insularité. Ils l'ont fait, à leur corps défendant et malgré leur crainte, en universalisant leur « ici ». Ils ont constitué ce que les Grecs appelaient une « Koinè », une communauté d'échanges et de culture : ils furent navigateurs, marchands ou pirates.

            D'Ulysse il est dit que « de beaucoup d'hommes il a vu les villes et connu les pensées ». La mer ambiante devint pour eux « pontos », passage vers l'habitable, lui‑même habitable. Seul le grand large, au lointain des continents et des nés, restait l'inquiétant domaine des aventures hasardeuses.

            Pour nous Corse l'histoire fut différente et il nous faut porter son poids. Pays assiégé, nos hautes vallées furent nos refuges. De la mer venait le danger. Nos ports (Calvi, Bastia, Ajaccio, Bonifacio) étaient des villes étrangères. Nous n'aimions pas les plages et les côtes, malsaines du printemps à l'automne. 

            On connaît le vieux proverbe de la pieve d'Evisa : « Portu, Portu ! 0 tramanatu o mortu » (Porto, Porto, où tu en reviens infirme ou on t'en ramène mort).

            Unifiés par la mer qui désignait nos bornes, la terre nous a divisés, singularisés à l'extrême. Ce petit monde si bien dessiné, qu'une vue aérienne nous livre aujourd'hui en son entier, a été formé de mondes multiples et séparés. Au milieu du siècle dernier encore la Balagna était un autre monde pour un habitant du Sartenais. Simples données ponctuelles mais qui comportent leur poids symbolique : la terre habitée, le sol qui porte les pas et où sont couchés les morts, la terre refuge nourricier, la terre, toujours la terre, irremplaçable en sa singularité.

            Notre insularité était‑elle donc à ce point contradictoire ? La borne maritime qui nous unifiait était‑elle donc à ce point inquiétante qu'elle nous divisait tout autant, nous assignant à ces lieux de naissance et de clôture que furent nos vallées et nos pieve ? Oui, il en fut ainsi pour nous, je crois.

            Et c'est pourquoi il nous a fallu assumer à notre façon notre lien charnel et ancien au réel et au rien, dont la terre et la mer portaient le symbole. A notre façon : c'est‑à‑dire celle qu'exigeait notre manière d'habiter cette terre. Il nous a fallu faire violence à ce lien : non pour le briser mais pour repousser l'un de ses termes : la mer symbolique justement, l'« ailleurs » qui nous assignait ; cette violence fut celle du renfermement la violence quasi‑immobile et souvent silencieuse de celui qui croit porter sur soi sa terre, ses morts et sa loi, et qui trouve en cette possession l'assurance d'être en son lieu de refuge, hors d'atteinte. Rien n'était aboli pourtant du lien à quoi il était fait violence. C'est la marque de l'insularité que le vide de l'« ailleurs », vienne habiter le plein de l'« ici ». Ce fut, dans mon adolescence, l'ambivalence de la terre corse : le désir était à la fois d'en partir et d'y demeurer. Ce qui était bien le sens des simulacres de départ accomplis sur les quais d'Ajaccio certaines nuits d'été. Un départ immobile, en somme. Etre né en corse serait donc porter en soi, dans sa plus extrême singularité, le tourment de l'ailleurs ; l'angoisse d'avoir affaire à l'« Autre », l'habitant possible d'un dehors qui, menaçant de vider cette terre où nous sommes, la délimite pourtant et nous assigne à l'imaginaire sécurité d'un « dedans » bien clos. La a mer » qui nous borne et nous « mange », l'autre qui nous assigne à la terre et en vide la substance, tout cela fait une unité et engendre le germe d'une symbolique : celle de l'insularité corse. C'est pourquoi ni la Corse, ni son ailleurs ne désignent seulement des régions géographiques. Leur tension toujours présente, explicite ou masquée, est notre marque de naissance. Le dehors nous attache au dedans et le dedans nous pousse au dehors, lequel à son tour, sans trêve ni fin, nous rattache encore au dedans. Ce qui est nôtre, ce que nous retenons dans la violence immobile de notre terre habitée, c'est cette indéchirable connexion. Nous sommes cette connexion, difficile mais inoubliable. Il en est du fait d'être né corse comme de ces surfaces non orientables et qui n'ont qu'un seul côté. On ne peut le vivre à l'envers ; on ne peut le vivre à l'endroit, puisque l'endroit est en même temps l'envers. On le vit pourtant avec violence et entêtement.

            Je parle pour moi seul, du lieu même où je vis, Paris, dont j'ai commencé par dire que jamais je ne m'y étais senti exilé, au point que j'éprouvais quelque inquiétude sur le lien (symbolique, bien sûr) où j'avais pris naissance : en Corse ou ailleurs. En répondant « en Corse et ailleurs » je semblais me proposer quelque énigme. Je commence à soupçonner que cette énigme va vers sa solution. A mon tour j'ai dû faire violence au lien natif de l'ici et de l'ailleurs. Et la façon dont j'ai eu à exercer cette violence fut mon autre naissance. Mon insularité comportait une marque qui m'était propre : l'inquiétude devant l'indéterminé. je n'ai pas été conduit à repousser cette inquiétude, l'apaiser en cherchant refuge dans la singularité d'un habitat corse. Pour qui verrait la chose de l'extérieur, j'ai dû m'« exiler », partir à dix‑huit ans. Ce fut une exigence culturelle. Ce à quoi je voulais me consacrer appelait le départ : encore une donnée insulaire, objective celle‑là, et traditionnellement corse. Il fut un temps où il fallait s'instruire à Pise. De mon temps (et aujourd'hui encore, jusqu'à nouvel ordre) il fallait aller « sur le continent ». Ce qu'il importe de comprendre cependant ce n'est pas là motivation externe qui pousse au départ. Celle‑ci est contingente et variable : gagner sa vie, poursuivre des études, etc. Ce qui demande à être éclairci c'est la structure de la situation de départ pour l'insulaire. Elle engendre un renversement partiel de la dialectique de l'« ici » et de l'" ailleurs ». Ce qui, depuis le lieu du refuge et de la clôture (le village corse dans notre cas), apparaissait comme l'indéterminé, l'ailleurs inquiétant, devient maintenant l'ici et exige la détermination : celle qu'apportent le travail, l'école, l'universalité, le quartier, les amitiés, les amours. Mais le point d'où l'on est parti ne devient jamais un «ailleurs " (sinon géographique, ce qui a son importance). jamais ce lieu ne sera indéterminé puisqu'il porte la marque d'origine à partir de laquelle a été vécue l'angoisse de l'indétermination: la mer de Sagone dans mon cas, dont je pensais qu'elle avait « mangé » les hommes. Ce qui, comme terre d'origine, a révélé le mode d'être de tout « ailleurs », ce qui a livré la forme de tout « dehors », ne deviendra jamais un « ailleurs », si lointain soit‑il dans l'ordre du voyage. Dans un autre « ici » (nommé « Paris », « Marseille », ou de tout autre nom), il gardera tout le poids symbolique d'un « ici » primordial. La situation de départ renverse la dialectique de l'ici et de l'ailleurs. Mais ce renversement ne consiste pas dans un simple échange de rôles ; la terre corse ne devient pas l'« ailleurs » de cet « ici » qu'est Paris. Elle demeure avec le sens d'un « ici » dans Paris même.

            Or ce qui, pour tout homme, constitue l'unité de l'ici et de l'ailleurs c'est son corps, qui marque le monde de sa présence. Le renversement dont il est question ne peut donc manquer d'affecter le corps singulier : la manière dont il se manifeste au regard des autres, dont il rend visible (ou masque, c'est selon) sa marque d'origine. Ce peut être un gestuel, un accent, un retrait, une simple posture, une manière de poser la voix ou les yeux. Mais là n'est pas l'essentiel. L'essentiel est difficile à dire. L'expression étrange, qui me vient à l'esprit est celle « d'ubiquité symbolique » : le fait pour le corps d'être symboliquement ailleurs que là où il est « effectivement ». Situation que le langage commun exprime très bien. « Son coeur est resté là-bas », dit‑on, ou encore « il a laissé là‑bas la moitié de lui‑même ». C'est ainsi que symboliquement je ne suis jamais tout entier dans Paris, même si je me promène dans ses rues, même si je crois « dur comme fer » m'y trouver tout entier en ce moment même. Mon corps qui jamais ne m'abandonne porte la marque de ce qui fut et demeure mon « ici » primordial. Mais cet ici primordial est mon corps même en son point d'origine. Il ne manifeste plus maintenant l'inquiétude de l'indétermination, puisqu'à son tour, pour ce corps qui est mien, Paris est ici. je ne peux donc me trouver pleinement présent à Paris (c'est-à‑dire sans éprouver l'angoisse de l'indétermination) que dans la mesure où mon corps est symboliquement « là‑bas », sur la terre d'origine. C'est là le sens du renversement de la dialectique de l'ici et de l'ailleurs qu'engendre, pour le Corse enraciné, la situation de départ.

            Se sentir exilé ou non, cela dépend peut‑être de la manière, souvent contingente, dont on apprend à vivre cette situation symbolique. Elle peut engendrer la dualité, le conflit, et parfois la violence et la folie. L'ubiquité symbolique peut se scinder. Tout se passe alors comme si un autre corps, le nôtre pourtant était présent au lieu d'origine : un corps fantôme qui,tel un membre coupé, habiterait le corps effectivement présent et réglerait ses gestes. Les tragédies ne sont pas loin en ce cas. Le plus souvent les situations engendrées, les formations symboliques produites par ce germe originaire, restent relativement bénignes. On cultive les différences simplement ; on se manifeste comme Corse, ou on se contente d'être comme on croit qu'on est, sans retrait ni provocation. Mais l'«ubiquité symbolique » ne s'abolit nullement dans la culture des différences. Elle se montre encore comme nostalgie, désir du retour. Certes on ne court plus le risque de s'abandonner à un « corps fantôme ». Mais le corps qui est là demeure un peu incomplet : comme si le point d'adhérence, qui toujours l'attache à son « ici primordial », lui faisait mal. Il peut arriver enfin que cette « ubiquité symbolique » se manifeste comme l'exigence d'un nouvel enracinement et engendre le lieu ou la marque d'origine, loin de s'abolir, trouve son épanouissement. Ce heu n'est jamais donné. Il se produit, ce qui est bien différent. Et il se produit en faisant violence. Mais à quoi ? Sans doute à ce que, symboliquement, j'ai nommé la « mer ». C'est la seule « chose » à quoi on puisse faire violence, au coeur de la situation de départ, puisque cette situation consiste dans l'unité d'un ici primordial et d'un ailleurs assumé. Reste donc ce qui les séparait, ‑au temps passé de l'enfance, lorsque l'insularité était vécue « en personne ». Ce qui les séparait, c'est‑à‑dire cette mer symbolique, l'indéterminé, la marque vive de l'« ailleurs » sans forme.

            Cette violence qui écarte l'informe résulte‑t‑elle simplement d'un acte de décision ? Engage‑t‑elle simplement l'individu qui cherche l'affirmation de soi, son style en somme ? Nullement. La décision n'y suffit pas. Et il faut aussi l'ouverture à l'autre : se plier un peu à la violence d'autrui, donner accueil à la richesse qu'elle engendre. C'est alors seulement que l'« ailleurs » prend forme, et qu'il est fait violence au vide.

            Tel fut, peut‑être mon cas dans cette situation de départ à laquelle au début des années 1930, je fus « objectivement " contraint. Et de fait si, après tout ce temps, je me pose ces questions : pourquoi ai‑je appris à aimer écrire le français ? pourquoi les langues anciennes ? pourquoi les mathématiques ? pourquoi ai‑je pratiqué la philosophie de la façon dont j'ai tenté de le faire ? à ces questions je n'entrevois qu'une réponse: ce fut un appel qui venait du vide, du fond de cet infini visible dont la présence me portait à errer la nuit sur les quais d'Ajaccio. Ce n'était pas le désir du voyage. Mais l'exigence d'avoir à supprimer cela : ce vide justement. Y faire naître et y voir se déployer la précision, telle fut ma violence. C'est elle qui m'a rendu « philosophe », à la façon dont j'ai essayé de le devenir. Paris fut le lieu symbolique à son tour, où la mer fut effacée. C'est pourquoi sans doute s'y est constituée l'unité, que je ne peux déchirer, de mon « ici primordial » et de mon « ici culturel ». Pour moi ni Paris ni la Corse ne sont désormais « ailleurs ».

            Si quelqu'un maintenant me posait cette question « es‑tu un philosophe corse ? » je répondrais certainement ceci : « jamais je n'ai écrit en langue corse une ligne de philosophie. Mais là n'est pas l'essentiel. Je crois avoir pratiqué la forme de philosophie qu'exigeait mon origine. Dans ce champ aussi j'ai, autant que je l'ai pu, pourchassé l'indétermination, fait violence à la culture, effacé la mer, celle qui sépare et engloutit ».

Un mot encore, pour finir. Une île n'est pas seulement une unité géographique.

            Elle est un lieu d'où l'on rêve, d'où le regard se perd, mais où il peut se retrouver. Au japon, à Kyoto, il y a un jardin Zen, pas très grand et bien délimité. Un seul regard en fait le tour. Pourtant il porte en lui l'infini. Il est fait de sables et de rochers, isolés comme autant d'îles. Les yeux fixés sur ces nés rocheuses, les moines méditent, pensant au néant des sables qui imitent la mer et ses vagues, à cet infini naissant de leur seul regard. Ont‑ils résolu, dans la posture de leur corps immobile, le problème (effacer la mer) qui longtemps encore tourmentera les insulaires ? 

Un lieu pour demeurer. Un lieu pour n'être nulle part. Lequel des deux désigne l'autre ? Nul ne sait.

Jean Toussaint DESANTI

http://www.corse-presse.org/interviews/desanti.htm

 

Par Jean-Toussaint DESANTI - Publié dans : Ile créativité
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