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Dimanche 7 mai 2006

Le DUB est un genre musical issu du reggae. La face expérimentale du reggae jamaïcain, devenu un genre indépendant dans les années 1980-1990.

À l'origine, dans les années 1970, le « dub » se trouvait sur la face B des 45 tours de reggae. Littéralement inventé par l'ingénieur du son King Tubby et développé par Lee 'Scratch' Perry, Mad Professor, Jah Shaka et bien d'autres, ce style se caractérise par une accentuation rythmique, lourde et dépouillée, sur une mélodie squelettique, une ligne de basse mise en valeur, de rares passages de chant et surtout par des effets (écho, phaser, basses saturées, réverbération) qui permettent au disc-jockey de faire un spectacle sonore très accrocheur.

Les principes fondateurs du DUB ont été repris par des artistes n'appartenant pas à la scène reggae classique comme Bill Laswell ou Mick Harris, lesquels l'ont émancipé de ses racines jamaïcaines. Le genre n'est donc plus à l'heure actuelle une ramification du reggae mais bien un genre à part entière. Ce qui conforte aussi l'indépendance du DUB par rapport à ces origines, est que cette musique s'est développée au quatre coins de la planète avec des musiciens aux différentes influences musicales ainsi que des origines culturelles comme sociales complètement différentes. Sans aucune connexion entre eux. Ce qui en fait une musique plus que riche et variée. Allant de choses jazzy jusqu'à un son très rock en passant par des musiques transes ou tribales. Elle peut être chaleureuse comme sombre. Riche au niveau de l'instrumentation comme sobre et épurée. De nos jours, on peut différencier plusieurs styles de DUB : le stepper (sur une mesure à 4  temps, la grosse caisse bat les 4 temps de la mesure) plutôt le son britannique, le novo dub (beaucoup d'effets tels que le delay ou le cut-off, et des parties de batterie, des beats, à tendance hip hop ou jungle) que l'on classifierait comme étant un son plus français, le DUB ambiant (dont le précurseur fut The Orb), le dub poetry qui comme le nom l'indique regroupe le DUB et la poésie (on parle aussi de + en + de spoken voice), le dub old school (reggae sans paroles avec de l'echo) et d'autres styles moins répandus.

Le DUB a la particularité comme musique de pouvoir être joué avec des machines, avec un groupe en live, ou encore uniquement par un DJ qui passe ses vinyles.

On peut voir aujourd'hui une particularité française dans la naissance de groupe DUB jouant tout en live sur instrument (High tone, Zenzile, Ezekiel...) à la différence du dub anglais uniquement conçu pour machines (Mad Professor...). Les groupes de dub font souvent des duos entre eux ou avec des artistes plus ou moins connus (zenzile et le violoncelliste de M Vincent Ségal, Ez3kiel avec Daau et Yann Tiersen).


Un site à voir : http://www.infratunes.com/groupes_style_dubreggae.html
Par Paul
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Dimanche 7 mai 2006

Sur cette île, tout est démesuré !

La beauté des choses comme ici, la défense dont fait l'objet le milieu, l'accueil presque trop exubérant parfois, pour le côté pile. Les décharges sauvages, l'absence manifeste de développement culturel, le copinage poussé à l'extrême et étouffant trop souvent les véritables compétences, pour le côté face. L'insularité, le repli sur soi-même imposé par les contraintes naturelles et le caractère rugueux et sauvage du pays ont contribués à façonner l'âme corse. Et s'il est vrai que les défauts sont nombreux, les comportements souvent inqualifiables, rebelles et pour le moins barbares, le cœur, lui, est vrai, profond, énorme. La maladresse dans l'expression est-elle condamnable au point de bannir, de rejeter, au risque de perdre toute la beauté, toute l'authenticité dissimulée ?

Le rôle d'une mère n'est-il pas d'aimer, de punir si nécessaire, et d'aimer encore ? Ces comportements mis en place à une époque où très certainement ils étaient le seul choix ne sont sans doute plus justifiés aujourd'hui. Ils réapparaissent néanmoins à chaque fois que les hommes de ce pays se sentent floués et trahis par une patrie pour laquelle ils se sont sacrifiés. Si les comportements sont fortement répréhensibles, peut-on pour autant reprocher la logique menant à la révolte ? L'état de droit est-il acceptable lorsque ce droit est inégalement réparti entre les classes, qu’elles soient sociales, culturelles ou physiologiques ? Une révolution ne se justifie-t-elle pas lorsque réapparaissent les privilèges et qu'une noblesse politique a été substituée à une noblesse de sang ? Le développement de l'esprit de clan n'est-il pas la conséquence de ce sentiment d'injustice subi tout au long des siècles ? Faire partie d'une famille qui nous protégera nous défendra et peut-être nous introduira dans les systèmes qui sans elle nous seraient défendus ? Sur cette terre, le mieux où le moins ne sont plus des superlatifs, ils sont normaux et récurrents. Le normal n'existe plus, il est devenu exceptionnel. C'est aussi pour cela que les raisonnements ne peuvent être les mêmes ici qu'ailleurs ! Un laboratoire, voilà ce que nous sommes ! Un chantier sur lequel tout est expérience, chaque action entreprise est un test pour les hommes qui nous gouvernent. Si un processus fonctionne ici c'est qu'il a de grandes chances de s'adapter ailleurs !

Je compare souvent cette région à un grain de beauté. Elle révèle une richesse hors du commun et peut cacher des vices tout aussi rares. Ces derniers ont eu largement de quoi s'exprimer ces dernières années, je souhaiterais tellement que vienne enfin le temps de l'amour ! Celui de la tendresse, des émotions vraies et du retour aux valeurs humaines que de tels paysages, une telle fraîcheur et une paix si profonde ne cessent de nous crier ! Les appels de notre vanité, les motivations de notre Ego sont sans doute encore plus fortes !
Jean-Michel RAFFALLI

Par HEBAKE
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Jeudi 11 mai 2006
L'imaginaire insulaire témoigne d'une ambiguïté constitutive.

Cette ambivalence particulière de l'île relève d'une indécision entre la cristallisation de l'espace comme un tout unitaire, espace fermé, plié sur lui-même et une configuration ouverte qui se constitue dans un certain rapport des insulaires au continent et au monde. Maryse Condé dans " En attendant le bonheur" témoigne de cette problématique de l'imaginaire insulaire à travers la quête identitaire de sa protagoniste guadeloupéenne.

Le Mythe du Retour fournit à la protagoniste l'arrière-plan de sa démarche dans la recherche d'un espace identitaire originaire et légitime. Le but de mon étude sera de montrer comment l'imaginaire insulaire organise une certaine configuration de l'espace romanesque à travers lequel la protagoniste accomplit sa quête identitaire.

Je me propose également d'analyser l'impact de ces structures imaginaires insulaires sur la dimension psychologique de sa quête et sur le choix narratif. A la fragmentation et multiplication des espaces correspond un processus d'éparpillement identitaire dans un univers psychologique qui oscille entre l'isolement, l'exil perpétuel de l'île par rapport au continent, et la multiplication de l'identité.

Finalement, le choix narratif révèle lui aussi cette influence de l'imaginaire insulaire, car le morcellement de la narration s'accomplit à travers une série des îles de mémoire, fragments hétérogènes et juxtaposés.
Par HEBAKE
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Vendredi 12 mai 2006

(…) Pour un observateur non averti, il est certain qu'il ne se passe pas grand‑chose. La vie d'un village corse semble même génératrice d'ennui. D'autres y verront en revanche une forme de sagesse qui tient les êtres et les choses suspendus hors du temps. Pour ma part, j'y trouve une des rares manières d'être au monde sans que le monde s'impose à moi, de retrouver la maîtrise de ma vie dans une économie de gestes et de paroles qui me laisse une totale disponibilité d'esprit. Une forme de liberté dans la contrainte, à l'inverse de la vie que les sociétés modernes nous imposent aujourd'hui, où les libertés individuelles et collectives se réduisent comme peau de chagrin.

Combien de temps encore pourra‑t‑on jouir de ces privilèges‑là ? Chaque jour qui passe semble être une victoire, sans doute précaire, sur l'oubli mais aussi sur le nouvel ordre du monde qui voudrait condamner à la disparition des petits peuples comme le nôtre qui refusent toute normalisation. Car si pouvoir s'abstraire de tant de contingences terrestres qui rendent ailleurs la vie insupportable est un privilège, c'en est un autre de sentir que, par sa seule présence, on participe encore d'une histoire qui s'écrit sous nos yeux. C'est rassurant aussi de savoir que tout pourrait s'écrouler autour de moi dans le plus grand fracas et que je resterais, comme un rescapé sur son île, à me préoccuper de choses qui ne paraissent futiles que pour ceux qui ne les vivent pas. Ce n'est pas de l'égoïsme, c'est un constat de montagnard et d'îlien.

C'est normal, je suis né ici. Mais j'ai pleinement conscience que, pour jouir de tous ces privilèges, il faut être parti et revenu avec en soi le désir de retrouver quelque chose d'unique qui s'apprécie mais ne se définit pas. Ceux qui sont toujours restés là sont peut‑être d'un avis différent. En réalité, la Corse n'est pas une île, mais un archipel dont chaque montagne est un récif où viennent s'échouer les nuages et chaque village un îlot peuplé de sa faune singulière. Le mien est gris avec des maisons hautes, perché sur un promontoire rocheux et perdu dans une mer de maquis et de châtaigniers. Il paraît minuscule vu de loin, presque englouti par une nature qui n'a laissé aux hommes que le minimum vital pour assurer leur survie quotidienne. Il a pourtant compté jusqu'à huit cents habitants au début du siècle. Il en reste peut‑être deux cents aujourd'hui, et je me suis toujours demandé comment ils avaient pu tous cohabiter dans un espace aussi restreint. La vie devait être animée, plus animée que maintenant en tout cas, plus pauvre aussi, mais sans doute plus vraie.

C'était avant la grande saignée, celle qui a tué les hommes et détruit la civilisation de nos anciens et plongé l'humanité dans un chaos sans fin. Rien qu'au village, j'ai compté cinquante‑six noms sur le monument aux morts, pour la première hécatombe, dont le frère de ma grand‑mère et trois cousins éloignés, et seulement quatre pour la deuxième. Morts pour la France, c'est gravé dans le grand‑livre de granit des morts inutiles, en vérité une boucherie sans nom. La France s'est créée dans le sang des tranchées. Avant, elle n'existait pas. Le monument est planté sur la place, à côté de l'église, comme le symbole phallique d'un culte païen et républicain, arrogant et porteur d'un devoir d'oubli de notre identité perdue dans la boue de Verdun. Plus personne n'y prête attention à présent. Ceux qui en sont revenus sont morts de vieillesse et, le jour de la commémoration, à part le maire et quelques irréductibles de la Corse française qui viennent chanter la Marseillaise, il ne reste pas grand monde pour se souvenir de cette immense tragédie.

En face de l'entrée de l'église, il y a le café du village. Je l'ai toujours connu là, et, sur le mur, au‑dessus de la porte vitrée, on peut encore lire, en lettres bleues délavées, Café Cyrnos. Mais plus personne ne l'appelle ainsi. Ça, c'était la Corse d'antan, celle du folklore, des mandolines et de Tino Rossi. On dit Chez Batti ou « le bar », à présent. C'est une cave voûtée tout en longueur et très haute de plafond, imprégnée d'une forte odeur de pastis, avec dix tables et des chaises, un comptoir, et la télévision…  (Lisez IFF…)

Par Paul
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Vendredi 26 mai 2006

    Tout ce qui touche à la femme noire est objet de controverse. L'Occident s'est horrifié de sa sujétion à l'homme, s'est apitoyé sur ses "mutilations sexuelles", et s'est voulu l'initiateur de sa libération. A l'opposé, une école d'Africains n'a cessé de célébrer la place considérable qu'elle occupait dans les sociétés traditionnelles, le statut dont elle jouissait et, faisant fi des mythes et de la littérature orale, en est arrivée à une totale idéalisation de son image et de ses fonctions. Nous nous garderons bien de défendre l'une ou l'autre thèse, nous bornant à un certain nombre d'observations. L'Occident a beau jeu de dénoncer la condition de la femme en Afrique quand il a lui‑même largement contribué à sa dégradation. En effet, quelle que soit la place qui fut la sienne à l'époque précoloniale, l'introduction de l'école européenne, française comme anglaise, a porté un coup fatal à cette « civilisation de la femme » dont parle Alioune Diop. Comme dans un premier temps, cette école était réservée aux garçons, elle a introduit plus qu'un fossé entre "lettrés" et "illettrées", une division radicale entre les deux sexes. Très vite, les femmes moins instruites ont été considérées comme des freins à la nécessaire ascension sociale tandis que s'imposaient des idéaux auxquels d'abord elles ne pouvaient s'identifier. Si aujourd'hui, la scolarisation des filles est chose faite dans la majorité des pays, la situation de la femme n'en demeure pas moins fort difficile. De façon contradictoire, on lui demande de rester la détentrice des valeurs traditionnelles et de représenter le rempart contre l'angoissante montée du modernisme alors que la société tout entière est engagée dans la course au progrès. Quand elle cède au vertige général, ce qui est fréquent, on l'accable. "Nos filles ont perdu la tête : il leur faut des voitures, des bijoux, des villas, il n'y a que l'argent qui compte... "

Si nous nous tournons vers les Antilles, un proverbe déclare : « Fem‑n cé chataign, n'hom‑n cé fouyapin », c'est‑à‑dire : « La femme, c'est une châtaigne, l'homme c'est un fruit à pain. » Cette image ne saurait être comprise de ceux qui ne connaissent pas l'univers antillais. Châtaignier et arbre à pain se ressemblent, leurs feuillages sont pratiquement identiques, leurs fruits largement similaires. Cependant quand la châtaigne, arrivée à maturité, tombe, elle délivre un grand nombre de petits fruits à écorce dure semblables aux marrons européens. Le fruit à pain qui n'en contient pas, se répand en une purée blanchâtre que le soleil ne tarde pas à rendre nauséabonde. Hommage est ainsi rendu dans la tradition populaire à la capacité de résistance de la femme, à sa faculté de se tirer mieux que l'homme de situations de nature à l'abattre. Nous rejoignons aussi le thème d'une vieille chanson fort connue : « Fem‑ne tombé pa janmin désespéré », c'est‑à‑dire : « Une femme tombée se relèvera toujours. »

Cependant au‑delà du mythe, qu'en est‑il dans la réalité ?

Le rôle de la femme au sein des luttes de libération antérieures et postérieures à l'abolition de l'esclavage a été largement occulté. Vivant souvent dans l'Habitation à titre de domestique (cuisinière, bonne d'enfants, lingère), elle a dans bien des cas été responsable des empoisonnements collectifs des maîtres et de leur famille, participé aux incendies des plantations, terreur du XVI° siècle et a marroné en nombre important. La Jamaïque a gardé le souvenir de « Nanny of the Maroons », figure devenue légendaire qui dirigea une colonie de révoltés. La Guadeloupe, celui de la « mulâtresse Solitude ». Outre ces deux exemples, il s'en trouve d'autres qu'il conviendrait de retrouver. On peut se demander si la modification du regard que la femme antillaise porte sur elle‑même et la dégradation de son statut n'accompagnent pas les progrès de l'urbanisation, la montée de la classe bourgeoise dont les modes de vie sont calqués sur ceux de la « métropole » et la dépendance de plus en plus lourde vis‑à‑vis des idéaux européens.

Nous avons pensé qu'il serait intéressant d'interroger quelques écrivains femmes des Caraïbes francophones pour cerner l'image qu'elles ont d'elles‑mêmes et appréhender les problèmes dont elles souffrent éventuellement. Nous sommes pleinement conscientes du fait que le témoignage de la littérature est partiel, voire partial, puisqu'il est le fait d'une minorité relativement privilégiée. Il n'en est pas moins précieux.

Nous avons adopté un plan très simple, voire simpliste, qui va de l'enfance aux grandes expériences féminines (la maternité surtout) et à la mort. Quant à la division en deux parties, les Antilles dépendantes et les Antilles indépendantes, que nous avons adoptées, elle ne manquera pas de nous être reprochée. Elle est d'abord l'expression d'une conviction. Comme le dit très justement Jean Benoist dans le deuxième numéro d'Etudes Créoles : « La connaissance des Antilles est soumise à deux tentations contradictoires : l'une place au premier plan des particularités de chaque île au point de mettre en doute toute unité au sein d'un ensemble aussi disparate, l'autre accentue les lignes générales jusqu'à l'effacement des spécificités locales dans un schéma abstrait »

Nous sommes presque victimes de la seconde tentation tant, par‑delà les différences de schémas socioculturels, nous voulons croire à l'unité du « monde caraïbe », et partant, refusons tout classement qui irait d'île en île. D'autre part, nous posons en préalable que dans cet univers dont nous défendons l'unité, bien des différences peuvent provenir de conditions économiques, sociales, psychologiques, susceptibles d'être expliquées par une ou plus ou moins grande dépendance à l'égard des pôles de domination mondiaux. Une telle étude nous permettra d'infirmer ou de confirmer cette thèse en conclusion.

Surtout qu'on ne nous accuse pas de céder à une mode : parler des femmes quand tout le monde le fait. Femme nous‑mêmes, notre propos se justifie sans cela. Enfin, il ne faudrait pas qu'on nous reproche de n'avoir pas étudié tel ou tel écrivain, de n'avoir fait que mentionner tel autre. Cette analyse ne se prétend pas exhaustive. Nous n'avons traité que des auteurs que nous aimions ou dont l'oeuvre nous paraissait complexe et digne d'intérêt.

(1) Jean BENOIST, « L'organisation sociale des Antilles », in Etudes créoles n' 2, mai 79.

Introduction de "la parole des femmes"

 

 

 

Par HEBAKE
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Jeudi 15 juin 2006

La voie des îles - Espace Paul Ricard, 24 octobre 2005

Pour cette rentrée des Rendez-Vous de l’Imaginaire, Michel Maffesoli invite Franck Lestringant, auteur, et Jean-Max Colard, commissaire de l’exposition « Offshore » (présentée du 08 sept. au 21 oct. 2005, à l’Espace Paul Ricard).
La rencontre a pour principal thème : l’île, l’archipel, la plate-forme… enfin, toutes les formes insulaires qui fondent une vision du monde à la fois imaginaire et sociale, en-close, repliée sur elle-même et également tournée vers l’immensité qui l'entoure. Un imaginaire qui illustre combien il est délicieux et insolite de se retrouver à la frange de la civilisation. Une invitation au voyage mêlant fiction et réalité pour rejoindre l'une de ces îles, ou bien même un continent encore inexploré.


Au risque de ne pas respecter l’ordre des interventions, il faut tout d’abord présenter l’exposition conçue par son commissaire Jean-Max Colard et rendre compte de l’espace où la pensée et la langue se délient, ainsi que de l’emplacement où la créativité des artistes se matérialise.

Cette remarquable exposition n’aurait pu avoir lieu sans Le Livre des îles : Atlas et récits insulaires (du XV ème au XVIII ème siècles) de Franck Lestringant. Il inspira si fortement Jean-Max Collard, qu’il la conçut avec la mobilité nomade d’une plate forme offshore comme principal vecteur.
Les artistes invités ont, pour espace de création, une unique plate forme de 20 m². Du fait de cette délimitation du territoire, ils se doivent de coopérer pour que chacun puisse apposer sa contribution personnelle. Cette île devient le théâtre d’un jeu d’occupation, de phagocytage multidimensionnel de son espace.
Cette plate-forme aurait pour vocation de migrer d’un lieu d’exposition à un autre. Nomade, elle n’est présentée, dans la fixité de l’instant et du lieu, que pour mieux s’en échapper. Ainsi, passant d’une halte à l’autre, elle se fait terre d’accueil, conviant à chaque étape de son périlleux et auguste voyage deux nouveaux artistes. Par la succession des artistes intervenants sur la plate-forme, cette œuvre devient éminemment collective, pour mettre en exergue le sentiment d’appartenance lié à ce territoire mouvant.

Spécialiste des premières cartes et atlas, Franck Lestringant nous rappelle, au début de son intervention, l’étymologie du mot archipel, archipelago, qui signifiait au départ la mer et son unité. Pour exemple, dans les anciennes représentations du monde, la mer Méditerranée était le centre du monde, embryon qui donna naissance aux trois continents qui l’entourent.
Par la suite, les découvertes du XVIème siècle firent voler en éclat les convictions profondes occidentales quant à cette vision du monde. Christophe Colomb n’était-il pas empêtré dans les îles sans arriver à découvrir le contient indien tant attendu ? Pour ce dernier, l’île devient un trompe-l’œil, sa découverte oscillerait entre fascination et déception, parce qu’ensuite se déploie à nouveau l’immensité de la mer.
Disparaissant peu à peu des atlas jusqu’au XVIIIème, l’archipel ne serait plus synonyme d’unité mais d’hétérogénéité. Jusqu'à ce que son sens s’inverse complètement pour passer d’une mer trouée d’îles à une île flottante dans la mer. En rendant compte de ce profond changement paradigmatique, ce Livre des îles liber insularium, recense toute l’hétérogénéité de ces formes imaginaires dans la littérature. De la Genèse à Swift, en passant par l’Odyssée, Pentagruel ou bien même Jules Verne, Franck Lestringant s’attacherait à remettre en cause toutes nos certitudes occidentales.

Pour introduire cette notion d’insularité, la quête de l’île répondrait pour Michel Maffesoli à la « soif de l’infinie » qu’exprimait Emile Durkheim. Son imaginaire se révèlerait être l’une des figures imaginaires représentant le vagabondage et l’errance nomade. Cette île serait — en hommage à Abraham Moles qui conçut la nissonologie (la sciences des îles) — le fil conducteur qui nous conduit dans le labyrinthe du vécu et l’expression du sentiment d’appartenance. Autrement dit, l’une des métaphores permettant de représenter l’« être ensemble », créant et façonnant les liens qui se tissent entre les personnes et le lieu où ils résident. Cette métaphore puissante de la communauté s’opposerait, selon Michel Maffesoli à celle de société : pour être attentatoire à l’autorité de l’état, l’île, l’archipel serait anarchiste. Selon une lecture postmoderne, le lieu fait lien, et il s’opèrerait ainsi un glissement de l’histoire à l’espace. Terrain de jeu des enfants éternels que nous sommes, l’île évoque doublement des formes de socialités paroxystiques. Elle serait le « paroxysme de l’érotisme » en se référant, non sans humour, à la série de télé-réalité « l’île de la tentation ». Mais, aussi en référence à Michel Foucault, le lieu privilégié de l’« hétérotopie » comme forme paroxystique et terreau où se réalisent les utopies. Lestringant corrobore ces propos en mentionnant l’île comme le repère des pirates.

Pour rendre compte de la diversité des points de vue, une auditrice dans la salle précise que l'île est également inquiétante, sujette à l’enfermement (esclavage, emprisonnement…) et à la folie. Elle permettrait notamment, à l’insu de tous, de faire des expérimentations, même les plus atroces — en référence à L’île du docteur Moreau de H.G. Welles.

Comme juste retour des choses, son commissaire souhaiterait que cette exposition intègre le milieu marin, lieu mystique et point de départ de cette exposition. Pourquoi pas le château d’If en face de Marseille, lieu qui inspira le chef d’œuvre littéraire d’Alexandre Dumas Le Comte de Monte Cristo ?

Artistes participant à « Offshore » :
Olivier Babin, Virginie Barré, Stéphane Dafflon, Daniel Dewar & Grégory Gicquel, Olivier Dollinger, Leandro Erlich, Loris Gréaud (Prix Ricard S.A. 2005), Thomas Lélu, Fiorenza Menini et Kristina Solomoukha.

Par Frederic Lebas
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Jeudi 15 juin 2006
Né le 14 novembre 1944 à Graissessac (Hérault).
Professeur de sociologie à la Sorbonne.
Professeur titulaire de la chaire « Emile Durkheim » à la Sorbonne.
Formation :
Doctorat ès Lettres et sciences humaines : « La dynamique sociale », sous la direction de Gilbert Durand. (1978).
Doctorat en sociologie, à l’université de Grenoble « L’histoire comme fait social total ». Sous la direction de Gilbert Durand (1973).
Etudes supérieures à l’université de Strasbourg.
Cursus professionnel :
1972-1977 : Attaché puis chargé de recherches à l’université de Grenoble, co-directeur de l’équipe de sociologie urbaine.
1978-1981 : Maître assistant à l’université de Strasbourg.
Depuis Août 1981, professeur des universités, à l’université Paris V-Sorbonne sciences humaines.
Directeur de Sociétés, revue internationale des sciences humaines et sociales et des Cahiers de l’Imaginaire.
Directeur du Centre d’études sur l’Actuel et le Quotidien (CEAQ), Laboratoire de recherches sociologiques en Sorbonne.
Vice-président de l’Institut International de Sociologie (I.I.S).
Distinctions de l’auteur :
Prix de l’Essai André Gautier, 1990 pour « Au creux des apparences »
Grand Prix des Sciences Humaines de l’Académie Française, 1992 pour « La transfiguration du Politique ».
Iles
http://1libertaire.free.fr/Maffesoli05.html
Par Romdhami Messï Mariem
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Jeudi 15 juin 2006

Michel Tournier (né en 1924), Vendredi ou les limbes du Pacifique (1967)

Robinson Crusoé, comme Ulysse dans l'antiquité, a, depuis le XVIIIe siècle, nourri l'imagination des jeunes occidentaux, en leur fournissant un modèle éducatif, intellectuel et moral. Mais l’œuvre de Daniel Defoe, publiée en 1719, avant d'être longtemps confinée dans le domaine de la "littérature enfantine" (comme Jules Verne), a aussi rencontré un grand succès chez les "adultes", car elle illustre une conception de l'homme et un système de valeurs qui s'épanouissent en Europe et en Amérique au XVIIIe et surtout au XIXe siècle. Or, à un moment où ce système de valeurs s'est trouvé vivement contesté, dans les années soixante du XXe siècle, l'histoire de Robinson Crusoé va connaître une réactualisation critique, sous la plume de Michel Tournier. Le titre de son roman est déjà en lui-même significatif du déplacement de perspective : Vendredi ou les limbes du Pacifique, même si Robinson reste le personnage le plus important, le jeune indigène qu'il a sauvé de la mort joue un rôle déterminant dans son évolution, et c'est lui qui lui permet d'accéder à une autre conception de la vie.
Nous allons nous attacher plus particulièrement au dénouement du roman de Michel Tournier, où la rupture avec Defoe se manifeste le plus radicalement, et qui éclaire l'ensemble de l’œuvre. Après vingt huit ans passés dans son Île, Robinson, au lieu de rentrer en Europe et de réintégrer la société "civilisée", va choisir de rester à Spéranza jusqu'à la fin de ses jours, en demandant aux navigateurs du Whitebird de ne pas dévoiler l'existence de son île. Nous allons analyser les éléments qui ont pu motiver ce choix paradoxal, et nous demander quelles idées l'auteur a voulu exprimer en prenant ainsi le contre-pied de D. Defoe.
Pour mieux faire ressortir les différences, nous allons décrire sommairement l'état d'esprit du premier Robinson. Grâce à son goût du travail, son "esprit d'entreprise" et sa raison méthodique, il a colonisé et mis en valeur la nature inhospitalière. Ayant recueilli Vendredi, puis le père de celui-ci, ainsi qu'un Espagnol, il se considère avec satisfaction comme le souverain d'un royaume qui reproduit en miniature l'Angleterre et sa monarchie tempérée. Pourtant, la perspective du retour lui fait abandonner toutes ces "richesses" sans aucune hésitation : aucun attachement sensuel ne le rattache à la nature exotique, aucun attachement sentimental pour cette terre qu'il a façonnée ne l'anime. Son départ lui apparaît comme une "délivrance", son séjour sur l'Île n'a été qu'un long "exil". S'il emporte quelques "souvenirs" assez dérisoires - son bonnet de peau de chèvre, son parasol et un perroquet - il montre qu'il n'a rien perdu de son sens pratique et qu'il se réinsère sans aucune difficulté dans le système mercantile dont il est issu : "Je n'oubliai pas non plus de prendre cet argent dont j'ai parlé, qui avait été si longtemps négligé qu'il était noirci et pouvait à peine passer pour tel avant d'avoir été frotté". En fait, on a l'impression que Robinson n'a pas changé, que son séjour forcé dans la solitude lui a simplement permis de manifester toutes les virtualités qu'il portait en lui. Certes, il a modéré sa fougue juvénile, il se montre plus respectueux de la "Providence divine", mais il poursuit toujours les mêmes buts. Sa véritable vocation est commerciale et financière, et s'il repart sans regret, c'est qu'il ignore totalement l'enracinement dans la terre, que bien des pionniers d'origine paysanne retrouvent dans leur nouveau pays. L'autarcie économique qu'il avait conquise par son travail n'était pour lui qu'un pis aller. Fondamentalement, Robinson abandonne son "royaume" sans aucune hésitation, parce qu'il se trouve à l'écart des grands courants commerciaux de l'époque.
Au contraire, le Robinson de Michel Tournier évolue constamment. S'il rejoint, vers le milieu du roman, le Robinson primitif dans son exaltation du travail organisé et de la rigueur morale, il a dû auparavant surmonter plusieurs tentations de "régression". Mais surtout il connaît ensuite une métamorphose radicale, sous l'influence de Vendredi, qui débouche sur une décision finale diamétralement opposée.
Nous analyserons les principales causes de cette décision en nous référant aux points de vue suivants : le temps ; les valeurs de la civilisation occidentale ; le rapport à autrui ; l'espace.

Le temps

La décision de Robinson s'explique d'abord très simplement par son refus du vieillissement qu'entraînerait pour lui sa réinsertion dans le temps officiel, il avait abandonné depuis longtemps son calendrier, et c'est avec stupeur qu'il apprend le nombre d'années écoulées depuis son naufrage : "II n'osa pas demander au second de lui confirmer cette date qui persistait à appartenir pour lui à un avenir lointain". Le temps s'est pour ainsi dire arrêté pour lui le jour où il a renoncé à organiser sa vie selon les normes de sa civilisation. Déjà, dans sa période "conquérante", il s'était accordé quelques récréations en marge de la durée officielle : "Désormais, il recourut souvent à l'arrêt de la clepsydre pour se livrer à des expériences qui dégageraient peut-être un jour le Robinson nouveau de la chrysalide où il dormait encore". Vendredi lui a redonné l'esprit d'enfance, lui a permis d'arrêter le temps en vivant dans un éternel présent, au lieu de regretter le passé ou de se projeter constamment dans l'avenir, si bien qu'il se sent plus jeune "que le jeune homme pieux et avare qui s'était embarqué sur la Virginie". Au contraire, le regard des hommes lui rappelle qu'il a presque cinquante ans : en rentrant en Europe, il serait obligé de jouer le rôle de l'homme d'expérience, et serait repris par l'engrenage, "dans le tourbillon du temps, dégradant et mortel...". Plus question alors pour lui de "chanter et voler", dans l'insouciance du lendemain, sous peine de passer pour fou.

Les valeurs de la civilisation occidentale

Robinson a coupé les ponts avec toutes les valeurs qui servent de références à ses compatriotes. Il ressent de plus en plus nettement son « étrangeté », non seulement par rapport aux matelots qui ne sont à ses yeux que des "brutes déchaînées", mais aussi au commandant et à son second.
Il a dépouillé de lui tout instinct de propriété : avant sa métamorphose, il aurait souffert de voir "son île" pillée et saccagée, alors que désormais il observe cela avec un certain détachement. Quand ils s'emparent de ses pièces d'or avec une avidité exubérante, il ne lui vient même pas à l'esprit que cet or est « à lui ! » (l'or, par sa valeur symbolique, étant, comme le langage, un des fondements de notre vie sociale ; il est significatif que Robinson, au moment où sa solitude lui pesait le plus, faisait l'éloge de la monnaie).
D'autre part, il se sent indifférent à l'esprit de conquête et d'aventure qui anime le commandant : il écoute "d'une oreille distraite" celui-ci lui parler de la guerre contre les insurgés américains, pour laquelle il ne manifeste aucune curiosité. L’enthousiasme du second pour les profits du commerce triangulaire, ou pour les dernières améliorations techniques dans la navigation, ne le font pas davantage sortir de son sentiment d'être "ailleurs", même s'il reconnaît, au fond de lui-même, les traces de ces états d'esprit : "Et Robinson savait qu'il avait été semblable à eux, mû par les mêmes ressorts, la cupidité, l'orgueil, la violence, qu'il était encore des leurs par toute une part de lui-même. Mais en même temps, il les voyait avec le détachement intéressé d'un entomologiste." Fondamentalement, ce qui achève de le détacher de ces hommes, c'est la conscience qu'il a de "l'irrémédiable relativité des fins qu'il les voyait tous poursuivre fiévreusement." Ces fins les projettent toujours vers l'avenir, vers les plaisirs qu'ils envisagent et qui, une fois assouvis, les relancent sans cesse dans une quête effrénée.

Le rapport à autrui

À un niveau encore plus profond, c'est toute la structure psychique qui constitue notre rapport à autrui qui s'est métamorphosée chez Robinson. Avant cette métamorphose, il ressentait cruellement l'absence de communication avec d'autres êtres, ce qui avait failli le pousser au suicide. Il est vrai que le regard d'autrui, comme le langage, nous rassure, dans la mesure où il forme un écran entre nous-mêmes et les choses, et donne à la nature extérieure une certaine stabilité. Mais en contrepartie, le regard d'autrui nous emprisonne, nous oblige à jouer le jeu, "C'était cela, autrui : un possible qui s'acharne à passer pour réel." La règle essentielle de la sociabilité consiste à accepter au moins une partie des valeurs de l'autre, à renvoyer l'image que celui-ci attend de nous pour confirmer le sentiment de sa propre existence. Or Robinson sent bien qu'il a oublié cette exigence que son éducation lui avait inculquée. S'il retournait parmi les hommes, il serait semblable à "l'étranger" d'Albert Camus, infailliblement condamné à la première occasion.
Autrui, c'est aussi ce qui structure la sexualité dite "normale". Or, c'est bien à une irrémédiable perversion que Robinson est parvenu, (cf. la postface de Gilles Deleuze à l'édition Folio). Il ne s'agit pas, comme on pourrait le croire, de relations homosexuelles avec Vendredi, ni de ses rapports fécondants avec la terre de Spéranza, qui reproduisent, de façon symbolique, le modèle phallique : s'il en était resté là, sa réinsertion dans la société aurait été relativement facile. Mais Robinson a accédé à une forme de sexualité "élémentaire" où autrui n'intervient plus, où la part de féminité que la société refoule s'affirme dans un rapport direct avec "l'Astre Majeur" : "Le coup de volupté brutale qui transperce les reins de l'amant s'est transformé pour moi en une jubilation douce qui m'enveloppe et me transporte des pieds à la tête, aussi longtemps que le soleil-dieu me baigne de ses rayons".

L’espace

Nous voyons qu'en fait, ce qui empêche Robinson de rentrer en Europe, c'est que son séjour à Spéranza, grâce à la médiation de Vendredi, lui a permis d'établir de nouveaux rapports avec l'univers extérieur, de se situer différemment dans l'espace. Si l'on s'en tient à une image traditionnelle, l'espace signifie l'alliance de la mer et de la terre tropicales, et le roman de Michel Tournier serait une nouvelle expression du "rêve exotique", illustré par Baudelaire ou Gauguin, et que la publicité des agences de voyage vulgarise aujourd'hui. Robinson imagine avec effroi son retour dans la Ville, qui "par le fleuve coule à la mer comme un abcès", ainsi que l'écrivait le poète Saint-John Perse : celui-ci, dans Éloges évoquait le...

Vieil homme aux mains nues
remis entre les hommes, Crusoë ! (...)
Ô dépouillé
Tu pleurais de songer aux brisants sous la lune ;
aux sifflements de rives plus lointaines (...)

Robinson semble avoir la prescience de cette nostalgie qui de toute façon l'empêcherait de revivre comme avant.
Mais plus encore que la terre et la mer, c'est avec l'air et le soleil qu'il entretient des rapports radicalement nouveaux, qui lui ont permis de dépouiller l'essentiel du "vieil homme", et de renaître dans une nouvelle humanité.
Symboliquement, cette renaissance est exprimée par Andoar, le bouc tué par Vendredi, après un défi apparemment gratuit. Avec patience, Vendredi transforme sa dépouille en cerf-volant qui évolue majestueusement dans l'air, et en instrument à cordes qui vibre au souffle du vent. Quand Vendredi disait : "je vais faire voler et chanter Andoar", il s'agissait en fait de permettre au corps de Robinson d'entrer en résonance avec l'espace : alors il peut devenir "l'épouse du ciel", s'ouvrir à la fécondation de "l'Astre Majeur". S'étant dépouillé du judéo-christianisme de sa jeunesse, il devient l'officiant d'un culte païen renouvelé. Dans la dernière page du roman, Robinson retrouvé adore le lever de soleil sur Spéranza : "le rayonnement qui l'enveloppait le lavait des souillures mortelles de la journée précédente et de la nuit ... la lumière fauve le revêtait d'une armure de jeunesse inaltérable".
Le roman de Michel Tournier s'inscrit donc dans le courant de remise en question des valeurs de la civilisation occidentale, et notamment de son modèle de croissance économique, qui se développa dans les années soixante et qui contribua à l'évolution des mentalités et des mœurs.
Par exemple, l'ouvrage du philosophe Herbert Marcuse Eros et Civilisation, et sa critique du "principe de rendement" semblent rejoindre sur bien des points la pensée de Tournier.
Le dénouement de son roman indique clairement un certain nombre de ruptures avec le passé :

  • rupture avec le puritanisme chrétien et la canalisation des instincts vers le travail et la procréation (cf. p. 228 : "Le vendredi, c'est le jour de Vénus. J'ajoute que pour les chrétiens c'est le jour de la mort du Christ... Je ne peux m'empêcher de pressentir dans cette rencontre... une portée qui me dépasse et qui effraie ce qui demeure en moi du dévot puritain que je fus").
  • rupture avec le travail considéré comme valeur absolue avec la croissance fondée sur l'organisation de plus en plus rationnelle du temps et de l'espace, et l'accumulation du capital.
  • rupture avec un système de domination de maître à esclave et, par extension, avec toute forme de colonialisme, qu'évoquent les relations entre Robinson et Vendredi à leur commencement.

 Enfin l’œuvre de Tournier peut apparaître, consciemment ou pas, comme une illustration romanesque de la pensée de Nietzsche. Robinson n'est pas sans rappeler Zarathoustra, qui exposait "comment l'esprit devient chameau, comment le chameau devient lion et comment enfin le lion devient enfant". Il annonce le retour de Dionysos dont les propriétés sont la danse, la légèreté et le rire : Vendredi n'a-t-il pas appris à Robinson la valeur suprême de ces attitudes, reposant sur une affirmation totale et sans restriction de la vie, qui n'a plus à être jugée au nom de valeurs supérieures à elle ?

Par Jean-Luc et D.F
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Vendredi 23 juin 2006
Partir.
Comme il y a des hommes-hyènes et des hommes-
panthères, je serais un homme-juif
un homme-cafre
un homme-hindou-de-Calcutta
un homme-de-Harlem-qui-ne-vote-pas

l'homme-famine, l'homme-insulte, l'homme-torture
on pouvait à n'importe quel moment le saisir le rouer
de coups, le tuer - parfaitement le tuer - sans avoir
de compte à rendre à personne sans avoir d'excuses à présenter à personne
un homme-juif
un homme-pogrom
un chiot
un mendigot

mais est-ce qu'on tue le Remords, beau comme la
face de stupeur d'une dame anglaise qui trouverait
dans sa soupière un crâne de Hottentot?

Je retrouverais le secret des grandes communications et des grandes combustions. Je dirais orage. Je
dirais fleuve. Je dirais tornade. Je dirais feuille. Je dirais arbre. Je serais mouillé de toutes les pluies,
humecté de toutes les rosées. Je roulerais comme du sang frénétique sur le courant lent de l'oeil des mots
en chevaux fous en enfants frais en caillots en couvre-feu en vestiges de temple en pierres précieuses assez loin pour décourager les mineurs. Qui ne me comprendrait pas ne comprendrait pas davantage le rugissement du tigre.
Et vous fantômes montez bleus de chimie d'une forêt de bêtes traquées de machines tordues d'un jujubier de chairs pourries d'un panier d'huîtres d'yeux d'un lacis de lanières découpées dans le beau sisal d'une peau d'homme j'aurais des mots assez vastes pour vous contenir
et toi terre tendue terre saoule
terre grand sexe levé vers le soleil
terre grand délire de la mentule de Dieu
terre sauvage montée des resserres de la mer avec
dans la bouche une touffe de cécropies
terre dont je ne puis comparer la face houleuse qu'à
la forêt vierge et folle que je souhaiterais pouvoir en
guise de visage montrer aux yeux indéchiffreurs des
hommes


Il me suffirait d'une gorgée de ton lait jiculi pour qu'en toi je découvre toujours à même distance de mirage - mille fois plus natale et dorée d'un soleil que n'entame nul prisme - la terre où tout est libre et fraternel, ma terre.

Partir. Mon coeur bruissait de générosités emphatiques. Partir... j'arriverais lisse et jeune dans ce pays mien et je dirais à ce pays dont le limon entre dans la composition de ma chair : « J'ai longtemps erré et je reviens vers la hideur désertée de vos plaies ».

Je viendrais à ce pays mien et je lui dirais : Embrassez-moi sans crainte... Et si je ne sais que parler, c'est pour vous que je parlerai».
Et je lui dirais encore :
« Ma bouche sera la bouche des malheurs qui n'ont point de bouche, ma voix, la liberté de celles qui s'affaissent au cachot du désespoir. »

Et venant je me dirais à moi-même :
« Et surtout mon corps aussi bien que mon âme, gardez-vous de vous croiser les bras en l'attitude stérile du spectateur, car la vie n'est pas un spectacle, car une mer de douleurs n'est pas un proscenium, car un homme qui crie n'est pas un ours qui danse... »

Aimé Césaire

site Toute La Poésie
Par Pierre-Paul
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Vendredi 14 juillet 2006

Ange Casta : Quelle place la Corse a tenu dans votre vie et dans votre pensée ?

Jean-Toussaint Desanti : C'est le lieu où je suis né, où mon père, mon grand-père, mon arrière-grand-père et ceux qui les ont précédés sont nés. C'est le lieu dans lequel je me sens né. Où j'ai pris racine. Ma profession, ma vocation, c'est d'être philosophe, c'est arrivé assez tôt — vers l'âge de 19 ans — et c'est arrivé en Corse. Simplement parce que c'est là que j'ai commencé à lire des philosophes. Dans quelle mesure le fait de me sentir de cette origine m'a-t-il porté vers une certaine forme de philosophie ... ? Je peux parler de l'insularité, l'insularité qui est l'unité d'un enfermement et d'une ouverture. La mer nous enveloppe et elle est aussi le chemin. Or un chemin qui ouvre et ferme, ça pose problème. D'une part, il faut prendre pied et donc s'y trouver. Et d'autre part, il faut y prendre essor, et s'en aller. A la fois s'en aller et rester. C'est tout le problème de la philosophie qui consiste à prendre en charge l'environnement du monde dans lequel on est, avec ses voisinages, avec ses rapports qui se construisent toujours et qui donnent sens à ce voisinage, qui permettent de le penser, de lui donner un corps. Et d'autre part il faut l'élargir, essayer de comprendre le rapport à un autre monde que ce voisinage qui ne cesse jamais d'être là. Et plus vous vous en irez, plus le voisinage viendra avec vous. Vous êtes obligé, à ce moment-là, de penser ce rapport. L'insularité vous donne à penser.

[...]

AC : L'insularité, on peut la vivre ailleurs que dans une île ?

JTD : La peau qui nous enveloppe, c'est notre île, notre insularité. Nous ne pouvons pas en sortir, elle nous accompagne partout. Nous sommes tous insulaires au sens propre. Nous sommes obligés de montrer nos sentiments sur notre peau et de lire, sur la peau des autres, leurs sentiments. Nous sommes toujours dans ce rapport à la fois d'exclusion et d'intériorité. L'intérieur et l'extérieur se tiennent. La notion de frontière doit être pensée entièrement, elle n'est pas une ligne de séparation, mais une relation mobile.

[...]

AC : Qu'est-ce qui a construit cet attachement très fort que vous avez à ce pays qui est le vôtre, la Corse, à ces racines, à cette identité ?

JTD : C'est la terre, l'air, la mer. Les gens que j'ai connus. La lumière. Et quelque chose qui concerne la philosophie : la précision des formes. Les formes, chez nous, sauf au grand soleil, sont précises. Chaque fois que j'y pense, j'entends un verset fameux d'Homère qui parle des bergers : c'est la nuit, la lune se lève, les hauts promontoires se dessinent, les collines et aussi les golfes se dessinent et, dit Homère, « le coeur du berger se remplit de joie ». Simplement parce que les choses se dessinent. Or, quand les choses se dessinent, cela veut dire aussi qu'elles se dévoilent, dans cette lumière. C'est cela qui est décisif du point de vue du désir de philosophie. C'est le désir de la forme qui échappe à la brume.

[...]

pp. 10-11

---------------------------------------------------------

NOTE DE L'ÉDITEUR : En 1994, pour Arte, le réalisateur Ange Casta a filmé, des heures durant, des paysages et des hommes. La Corse : un espace, un pays, baigné par les flots bleus de la Méditerranée. [...] Entre l'image touristique des vacances et celle, médiatique, de la vacance du droit — voire de la République ! — des gens vivent. Ange Casta est allé à leur rencontre, dans l'idée de briser un malentendu.
Le film bouclé, beaucoup de paroles gisaient dans des bandes son inutilisées. Ce livre (La parabole corse : rencontres avec l'identité / textes réunis et présentés par Ange Casta, avec la collaboration de Florence Antonmarchi. - Ajaccio : Albiana 1995 - ISBN 2-905124-18-0) les récupère et les rend en une vingtaine d'entretiens
pour dire un visage de la Corse, autre que celui de la violence. [...] Le temps d'un livre, nous découvrirons la Corse comme une parabole de la nécessité d'inventer.
Florence Antomarchi [Journaliste France3 Corse]

Par Propos recueillis par Ange Casta
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