Qu'est ce que la philosophie ?

Publié le par D-A Grisoni et J-T Desanti

A la question de Dominique Antoine Grisoni, Jean-Toussaint Desanti lui répond :

Je ne suis pas dupe, tu sais : je vois bien la petite lueur briller dans ton regard. Tu espères en fait m'embarrasser avec une question aussi directe et aussi lapidaire. Surtout qu'elle fait appel à ce fameux « qu'est‑ce que ? » dont nous, les philosophes, avons tendance à nous défier. A la vérité, ta question ne me met pas en difficulté.
Néanmoins, si tu le permets, je vais la tourner à ma manière.
Supposons que, au lieu d'un philosophe, tu interroges un joueur de poker, un flambeur dans l’âme ‑ nous en avons beaucoup connu, nous autres Méditerranéens et insulaires, de ces fébriles immobiles - et que tu lui demandes : « Qu'est‑ce que le poker ? » Te tiendras‑tu pour satisfait s'il t'énonce uniquement les règles du jeu ? J'en doute. Car il aurait dû comprendre que ta question avait un autre sens. Ton désir d'en savoir davantage ne concerne pas le jeu lui-même, ses règles et ses stratégies, mais l'amour du poker, cette passion singulière, lisible dans les yeux du joueur, et jusque dans la posture, guetteuse et tranquille de son corps de flambeur. Donc, à ta question, que crois‑tu qu'il puisse répondre ? Rien, en vérité. Sinon, éventuellement, ceci : « Viens voir. Ou bien tu entres dans le jeu et tu commenceras peut‑être à saisir de quoi il retourne. Ou bien tu t'en absentes. Et en ce cas nul discours ne te fera comprendre le fond d'une affaire que tu n'auras pas partagée. »

   C'est à un flambeur du même type que tu t'adresses aujourd'hui. A ceci près qu'il n'est pas question de poker, mais de ce que tu as nommé de ce nom si ancien : « philosophie ». Voici plus de soixante ans maintenant que je suis entré dans le jeu philosophique, et je m'aperçois que je n'ai pas accumulé de savoir. J'ai dépensé, plutôt, les maigres connaissances que j'ai cru acquérir. Je les ai jetées et sacrifiées sur le tapis du jeu. Tout y a passé tour à tour : la religion de mon enfance, quelque peu de mathématiques et tout ce qui gravite autour de ces noms propres la culture philosophique, comme il est dit : Platon, Aristote, Marx et tant d'autres encore. Je continue aujourd'hui et sans relâche ce travail de dépense. En quoi je passe pour paresseux. J'écris peu, en effet. Mais je mise beaucoup : le tapis se transforme toujours sous mes yeux. J'attends le gain qui parfois m'advient. C'est ainsi : la dépense est un dur travail, et je m'y complais.

Aussi, à ta question je ne répondrai pas par un discours. Depuis le temps que j'enseigne, j'ai beaucoup de tels discours en réserve. Pour l'instant j'y renonce ‑ nous examinerons peut-être par la suite s'il y a lieu d'y revenir ‑, et je te dirai seulement ceci: « Viens voir. Nous allons jouer, et découvrir ensemble de quoi il retourne dans le jeu, et ce qu'on y risque. »

Lisez dans la Collection Figures dirigée par B-H Levy chez Grasset "Philosophie : un rêve de flambeur"

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