MUTALE

Publié le par Un rêve de flambeur

Dans le village Corse où j'ai passé une partie de mon enfance il y a bien longtemps de cela, c'était durant la dernière année de la Première Guerre mondiale ‑, le mot qui signifie seuil se dit mutale, c'est‑à‑dire: là où ça change, le lieu par où 1 étranger devient un hôte et la fiancée une épouse, le point où se fait l'accueil, où le statut de l'autre se décide, où s'annonce l'alliance.Je me rappelle encore ce temps‑là : les mots avaient leur poids, et parfois il m'arrive de m'attarder à y penser. Nous habitions au rez-de-chaussée d'une haute maison, chez ma grand-tante, qui me paraissait très vieille. Elle avait la réputation d'être un peu magicienne : on lui prêtait le pouvoir d'écarter le mal qui rôdait alentour de certains. Les jours d'hiver, dans l'âtre, tout contre le feu, dans une énorme marmite en fonte, mijotait toujours une soupe. La porte restait ouverte, quel que fût le temps. Qui passait dans la rue pouvait entrer. Ces passants étaient des hommes, déjà âgés ‑ en ce temps‑là, les plus jeunes étaient au loin et beaucoup d'entre eux ne sont jamais revenus. Ils rentraient, la journée de travail terminée, avec leurs outils : pioches, serpes, haches... Certains venaient de villages éloignés et portaient un fusil. Donc, qui désirait franchir le seuil le pouvait. Mais il y avait un rituel à respecter. D'abord, déposer haches, pioches, musettes et fusils, à l'extérieur, contre le mur de la maison. Ensuite, ne pas poser le pied sur le mutale, mais l'enjamber. Puis, choisir une assiette creuse, prendre la louche, trancher du pain et puiser dans la marmite de quoi remplir l'assiette. Enfin, s'attabler, après les salutations, et déposer un sou ‑ cinq centimes de l'époque sur la table. On pouvait alors commencer à parler. Et chacun y allait de son histoire.
Tout cela m'étonnait et je croyais que ma tante tenait une auberge. D'autant que ceux qui ne disposaient même pas d'un sou disaient : « Un jour prochain je repasserai et, devant ta porte, je déposerai du bois pour le feu. » En fait il n'était pas question d'auberge et le sou n'était pas le prix de la soupe. L'un et l'autre désignaient l'échange, offrande contre offrande : autant de signes de l'alliance entre l'extérieur et l'intérieur. La vieille était gardienne d'un heu singulier, un refuge contre l'adversité inconnue et errante.
Voilà pourquoi il ne convenait pas de poser le pied sur le seuil. Le mutale était un non‑lieu, un lieu zéro en quelque sorte. Qui s'y trouve, n'étant nulle part, court le risque d'y demeurer à jamais et d'y disparaître. Les signes de l'appartenance à l'extérieur, armes et outils, doivent demeurer au‑dehors. Qui enjambait le seuil,. dépouillé de ces signes, recevait et offrait les signes de l'alliance, la soupe et le sou. Passer le seuil de cette porte ouverte était donc une affaire sérieuse, puisqu'il fallait partiellement se dépouiller pour le traverser.

Si, par‑dessous le mot seuil qui, dans notre langue, comporte bien des usages techniques on dit, par exemple, seuil de sensibilité: tu remarqueras cependant que ces emplois désignent à l'ordinaire une discontinuité, et quelque chose comme un point mort ‑, j'entends le mot Mutale, lequel est insolite et local, ce n'est pas que j'aie la nostalgie de ce passé, ne vivant plus désormais que dans quelques mémoires. Je désire juste que nous prenions pleinement conscience du sérieux de notre état, puisque nous nous tenons devant un seuil, en attente d'accueil.
Conversations entre Dominique-Antoine GRISONI et Jean-Toussaint DESANTI "Philosophie : un rêve de flambeur" - (c) - éditions Grasset - collection Figures - dirigée par Bernard-Henri LEVY -

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