Mireille Gouaux-Coutrix

Publié le par HEBAKE

n Mireille Gouaux-Coutrix

A l'heure où beaucoup de femmes et d'hommes de ce pays se demandent si les évolutions du communisme français sont bien réelles, les militants du PCF tiennent au mois de mars leur 33ème congrès. Les changements opérés, dans les pratiques, en terme de stratégie et sur le plan théorique, devront être à la hauteur de ces attentes. Entretien avec Robert Injey, le secrétaire départemental du PCF. Le point de vue de l'universitaire Mireille Gouaux-Coutrix. Petit survol historique de la réalité communiste dans les Alpes-Maritimes.

Une autre utopie pour aujourd’hui
par Mireille GOUAUX-COUTRIX
maître de conférence en Littérature comparée,à la faculté de Nice


Le communisme ? Une utopie apparue au XIXe siècle. J'entends par là que le communisme, encore jamais réalisé dans l'histoire humaine appartient à une catégorie imaginaire le « non-lieu » (lieu de nulle part) catégorie qui a elle-même sa propre histoire, dont je voudrais rapidement rendre compte avant d'aller plus loin.
L'utopie, cette construction mentale visant à représenter ici-bas un monde idéal, existe déjà dans l'Antiquité grecque. Jusqu'à la Renaissance, elle désigne seulement ce lieu, sans lien avec le temps ni l'histoire, produit cependant par des aspirations au mieux-être, voire au bonheur, qui sont déjà des formes de contestation de la réalité vécue. Elle coexiste donc longtemps avec l'imaginaire religieux qui, lui, promet le bonheur dans « l'au-delà », alors que l'utopie le conçoit « ici-bas ».
Elle connaît un essor considérable à la Renaissance où d'importantes transformations économiques et sociales portent au premier plan la vie ici-bas, ses beautés et ses insuffisances, aiguisent les exigences des lettrés qui, sur des modes différents, intègrent dans leurs oeuvres l'évocation de lieux imaginaires où s'épanouissent les hommes : l'Abbaye de Thélème, avec son « fais ce que voudras » de Rabelais (aspiration à la liberté individuelle), ou le chapitre des « Cannibales » de Montaigne où est évoquée la communauté des biens comme source de bonheur. Dans les deux exemples cités, le lieu utopique conserve une fonction sociale critique : ils soulignent les manques du monde vécu pour mieux revendiquer le bonheur.
Mais c'est au XVIle siècle, à la révolution anglaise, que nous devons, sous la plume de Milton (puritain, politique et poète), le lien désormais créé entre réalité et avenir qui va être le trait nouveau de l'utopie. Milton fait du bonheur ici-bas le dessein que Dieu a assigné à l'homme : à savoir, construire ici et maintenant, et dans le temps de l'histoire, un monde humain qui se substituerait au Paradis perdu : un paradis « regagné » par l'action historique des hommes sur cette terre. A partir de Milton, l'utopie est inscrite non pas dans un ailleurs imaginaire mais dans le processus temporel lui-même, fruit de l'activité transformatrice des hommes et de leur lutte contre les forces du Mal. Cette nouveauté miltonienne est essentielle. Mais il faudra attendre Marx pour la voir réapparaître comme conception de l'avenir de l'homme : de « non-lieu », l'utopie devient le « non-advenu » mais qui a promesse d'exister ici et maintenant.
Au XIX e siècle, les socialismes utopiques (Saint-Simon, Fourier, etc.) continuent à évoquer moins des non-lieux que des lieux clos (île ou phalanstère), mais Marx vient, qui, lui, affirme la certitude que le développement des forces de production (révolution industrielle) peut assurer le bonheur de tous ici-bas, si ceux qui en confisquent les profits en sont dépossédés.
Le communisme pour Marx est l'horizon d'une révolution prolétarienne. Il s'inscrit désormais dans le mouvement de l'histoire des peuples chargés de faire advenir une société réelle. En d'autres termes, l'utopie s'incarne dans l'histoire dont elle devient le but.
L’après-Marx
Cependant, il y a dans l’utopie marxiste un élément très daté : la confiance, quasi-messianique dans un avenir construit par le progrès scientifique technique, appartient toute entière au scientisme de l’époque.
Il est plus clair aujourd’hui que la seule prééminence accordée à l’appropriation des forces productives pour libérer les femmes de l’asservissement du travail (pour leur permettre, certes, d’épanouir d’autres talents) néglige largement le danger qui fait courir à l’environnement cette exploitation sans limites des ressources naturelles : en d’autres termes, les hommes ne peuvent pas, sans péril, « dominer » la nature et l’exploiter à leurs fins, en oubliant qu’ils ne sont pas – comme dans la Bible – les maîtres de la Terre, mais simplement des créatures terrestres vivant dans un ensemble fragile qui a moins pour vocation d’être maîtrisé que respecté.
Les dérives progressives du système soviétique dans le domaine des grands travaux, des grands combinats industriels peuvent s’expliquer par ce déficit de modestie. « L’homo soviéticus » n’étant, pas plus qu’un autre, un démiurge. L’utopie alors glisse dans l’idéologie, le volontarisme, une autre forme d’aliénation des hommes ; elle ne remplit plus sa fonction : leurre et non projet.
Une autre lacune de « l’utopie communiste », c’est qu’elle a considéré comme universel le développement de l’Occident, dans sa phase capitaliste, considérant que ce stade était nécessaire à toute construction du bonheur humain. Certes. Mais, outre que ce point de vue élimine tous les autres « développements » possibles, et donc en menace abusivement l’existence, il a tendance, du coup, à négliger le reste du monde.
Ce n’est pas un hasard si Marx, dans ses textes sur le colonialisme, considère comme progrès (certes contradictoire) que l’Inde soit entrée dans la modernité par le biais de la capacité coloniale. Le « communisme », comme utopie prospective, risque alors de présenter un avenir uniformisé, organisé, aseptisé au risque de reléguer les modes de développement différents aux musées folkloriques.
Alors, me direz-vous ? Alors rien, sinon qu’il me semble aujourd’hui essentiel de construire un nouvel horizon aux espoirs humains, en tenant compte des enseignements du siècle dernier, de façon à fédérer les peuples du monde autour d’un projet plus riche, plus respectueux de la nature et des cultures, plus, donc, diversifié.
Une autre utopie pour aujourd’hui.
Mireille GOUAUX-COUTRIX

n Petite partie extraite du "Dossier de Collectif", publié le 12/03/2006

 

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