Expérience et pauvreté : Walter Benjamin à Ibiza (1932-1933)

Publié le par Vicente ValeroVicente Valero ; traduit de l'espagnol par Juan Vila. - ISBN 2-84156-519-X

Traduit de l'espagnol par Juan Vila. - ISBN 2-84156-519-X

Témoignage porté sur une rencontre rare, ce livre ouvre deux perspectives : vers Walter Benjamin, penseur « majeur » du XXème siècle, et vers Ibiza, une île qui « avait préservé son caractère ancien ».
Fort d'une connaissance intime de l'histoire et de la géographie d'Ibiza, où il est né en 1963, Vicente Valero met en lumière les deux séjours qu'y fit Benjamin, d'avril à juin 1932, puis de mars à septembre 1933. D'emblée s'impose le contraste de l'un à l'autre. En 1932 Benjamin semble s'épanouir au contact d'une terre comme épargnée par le temps mais, quand il y retourne en 1933, les prémices d'une évolution fatale sont partout sensibles — l'île est en passe d'être rattrapée par l'histoire. Benjamin peine à y retrouver la sérénité ; amitiés et amours se délitent, l'errance autrefois légère se fait pesante.
Pour Benjamin comme pour tous ceux, autochtones ou visiteurs, qui résidaient alors à Ibiza, le retrait insulaire est clairement menacé. Vicente Valero signale l'emprise allemande dans l'île, et sa radicale disparité où se mêlent artistes exilés, souvent juifs comme Benjamin, et, jusque dans l'entourage le plus proche de ce dernier, agents nazis. La polarité historique du microcosme insulaire s'est inversée ; après avoir reflété l'image d'un monde immémorial, Ibiza peut prétendre au statut de laboratoire d'un avenir proche et inquiétant.
Benjamin pourtant ne cesse, jusqu'aux derniers jours de son ultime séjour, d'observer l'île, ses paysages et ses habitants, les visiteurs qui, comme lui, y prennent durablement ou non leurs habitudes. Les effets les plus minimes en apparence de l'insularité retiennent son attention : « il semble, écrit-il, qu'il n'y a ici de service postal véritablement européen qu'une fois par semaine, de sorte qu'on a le temps de bâtir de longues lettres ».
Peut-être est-ce dans sa correspondance que se retrouvent les échos les plus riches de son séjour ibizan, comme dans cette lettre du 10 juin 1933 adressée à Gretel Karplus (son amie depuis 1928, qui se maria avec Adorno) : « Nous sommes partis de bon matin à cinq heures avec un pêcheur de langoustes et l'on a commencé par rôder trois heures sur la mer, où nous avons tout appris de l'art d'attraper les langoustes. [...] Puis on nous déposa dans une crique inconnue. Et là s'offrit à nous une image d'une perfection si accomplie qu'il se produisit en moi quelque chose d'étrange mais qui n'est pas incompréhensible ; c'est qu'à proprement parler je ne la voyais pas ; elle ne me frappait pas ; sa perfection la mettait au bord de l'invisible ».

Extrait :
Ceux qui connurent Paul Gauguin à Ibiza, se souviennent encore de lui comme d'un jeune homme timide et aimable, silencieux et attentif. Un solitaire de plus parmi tous ceux qui étaient arrivés sur l'île ces années-là, en quête de paix et d'un paysage splendide. Il resta presque deux ans à San Vicente, ce petit village difficile d'accès [...]. Et, d'une manière toute particulière, il finit par faire partie, sans s'en douter, de la liste des connaissances de Walter Benjamin à Ibiza. Le paysage « secret et mystérieux » de l'île admettait de telles possibilités.
L'agréable impression que le jeune Gauguin fit à Benjamin est évoquée tout d'abord [...] dans [une] lettre adressée à Gretel Karplus. Mais elle le fut aussi, par la suite, dans deux [...] récits qu'il écrivit probablement au cours des deux derniers mois de son séjour à San Antonio : En regardant passer le corso, échos du carnaval de Nice et La Main heureuse, une conversation sur le jeu [publiées dans le recueil Rastelli raconte ...].
Le protagoniste de ces deux récits est un « sculpteur danois », un curieux et attrayant personnage inspiré par Paul Gauguin, y compris physiquement, car il était lui-même un « petit homme sec, mais non sans beauté, dont la chevelure bouclée avait quelques reflets roux ». Benjamin ne donne pas de nom à ce personnage dans aucun des deux récits, il s'y réfère toujours en l'appelant « le Danois », mais dans En regardant passer le corso il va un peu au-delà dans sa description et en esquisse un rapide portrait. Celui-ci semble non seulement se rapporter au Paul Gauguin qu'il avait connu à Ibiza, avec qui il avait partagé de longues promenades dans des paysages nus et secrets et qui semblait lutter contre l'influence de la peinture de son grand-père, mais aussi à d'autres « îlomanes » convaincus qu'il avait rencontrés sur cette île à cette époque. Enfin, il appartenait, comme l'écrit Benjamin, « à cette bizarre race d'hommes qui passent le plus clair de leur vie dans les îles et ne se sentent jamais tout à fait chez eux sur le continent ».

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