de IFF

Publié le par Paul

(…) Pour un observateur non averti, il est certain qu'il ne se passe pas grand‑chose. La vie d'un village corse semble même génératrice d'ennui. D'autres y verront en revanche une forme de sagesse qui tient les êtres et les choses suspendus hors du temps. Pour ma part, j'y trouve une des rares manières d'être au monde sans que le monde s'impose à moi, de retrouver la maîtrise de ma vie dans une économie de gestes et de paroles qui me laisse une totale disponibilité d'esprit. Une forme de liberté dans la contrainte, à l'inverse de la vie que les sociétés modernes nous imposent aujourd'hui, où les libertés individuelles et collectives se réduisent comme peau de chagrin.

Combien de temps encore pourra‑t‑on jouir de ces privilèges‑là ? Chaque jour qui passe semble être une victoire, sans doute précaire, sur l'oubli mais aussi sur le nouvel ordre du monde qui voudrait condamner à la disparition des petits peuples comme le nôtre qui refusent toute normalisation. Car si pouvoir s'abstraire de tant de contingences terrestres qui rendent ailleurs la vie insupportable est un privilège, c'en est un autre de sentir que, par sa seule présence, on participe encore d'une histoire qui s'écrit sous nos yeux. C'est rassurant aussi de savoir que tout pourrait s'écrouler autour de moi dans le plus grand fracas et que je resterais, comme un rescapé sur son île, à me préoccuper de choses qui ne paraissent futiles que pour ceux qui ne les vivent pas. Ce n'est pas de l'égoïsme, c'est un constat de montagnard et d'îlien.

C'est normal, je suis né ici. Mais j'ai pleinement conscience que, pour jouir de tous ces privilèges, il faut être parti et revenu avec en soi le désir de retrouver quelque chose d'unique qui s'apprécie mais ne se définit pas. Ceux qui sont toujours restés là sont peut‑être d'un avis différent. En réalité, la Corse n'est pas une île, mais un archipel dont chaque montagne est un récif où viennent s'échouer les nuages et chaque village un îlot peuplé de sa faune singulière. Le mien est gris avec des maisons hautes, perché sur un promontoire rocheux et perdu dans une mer de maquis et de châtaigniers. Il paraît minuscule vu de loin, presque englouti par une nature qui n'a laissé aux hommes que le minimum vital pour assurer leur survie quotidienne. Il a pourtant compté jusqu'à huit cents habitants au début du siècle. Il en reste peut‑être deux cents aujourd'hui, et je me suis toujours demandé comment ils avaient pu tous cohabiter dans un espace aussi restreint. La vie devait être animée, plus animée que maintenant en tout cas, plus pauvre aussi, mais sans doute plus vraie.

C'était avant la grande saignée, celle qui a tué les hommes et détruit la civilisation de nos anciens et plongé l'humanité dans un chaos sans fin. Rien qu'au village, j'ai compté cinquante‑six noms sur le monument aux morts, pour la première hécatombe, dont le frère de ma grand‑mère et trois cousins éloignés, et seulement quatre pour la deuxième. Morts pour la France, c'est gravé dans le grand‑livre de granit des morts inutiles, en vérité une boucherie sans nom. La France s'est créée dans le sang des tranchées. Avant, elle n'existait pas. Le monument est planté sur la place, à côté de l'église, comme le symbole phallique d'un culte païen et républicain, arrogant et porteur d'un devoir d'oubli de notre identité perdue dans la boue de Verdun. Plus personne n'y prête attention à présent. Ceux qui en sont revenus sont morts de vieillesse et, le jour de la commémoration, à part le maire et quelques irréductibles de la Corse française qui viennent chanter la Marseillaise, il ne reste pas grand monde pour se souvenir de cette immense tragédie.

En face de l'entrée de l'église, il y a le café du village. Je l'ai toujours connu là, et, sur le mur, au‑dessus de la porte vitrée, on peut encore lire, en lettres bleues délavées, Café Cyrnos. Mais plus personne ne l'appelle ainsi. Ça, c'était la Corse d'antan, celle du folklore, des mandolines et de Tino Rossi. On dit Chez Batti ou « le bar », à présent. C'est une cave voûtée tout en longueur et très haute de plafond, imprégnée d'une forte odeur de pastis, avec dix tables et des chaises, un comptoir, et la télévision…  (Lisez IFF…)

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dissertation 04/08/2009 09:59

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