Gisèle PINEAU

Publié le par HEBAKE

Ecrivaine guadeloupéenne, Gisèle Pineau est associée à un mouvement de littérature qui réunit des auteurs antillais autour d’un concept dit de "créolité". Gisèle Pineau nous parle ici de sa manière de voir le Monde, de son amour pour l’Humain et de son goût prononcé pour le partage, les métissages culturels et l’ouverture vers les autres. Votre cinquième roman s’intitule "Chair piment". Pourquoi ce titre aussi rapproché du vocabulaire corporel ?

Gisèle Pineau : Proche du corps ? Simplement l’histoire d’une folie amoureuse ! Celle d’une femme Guadeloupéenne qui a quitté la Guadeloupe à l’âge de quatorze ans et qui débarque dans la région parisienne. Elle est poursuivie par le fantôme d’une des ses sœurs, Nina, qui a péri dans un incendie.

De qui vous êtes vous inspirée pour créer ce personnage ?
Gisèle Pineau : d’une femme Noire. Je ne sais pas de quel pays, ni de quelle région elle vient. Je l’avais simplement rencontrée un jour dans le métro parisien. Elle était assise face à moi. Je la regardais dans les yeux, elle avait l’air complètement perdue. Pourtant, j’avais aussi l’impression qu’elle aurait voulue, si elle avait pu se blottir contre les passagers qui étaient assis à côté d’elle. Nous avons voyagé ensemble pendant au moins vingt minutes. Moi, j’allais chez ma coiffeuse à Château-Rouge, et elle je ne sais où elle se dirigeait. C’était sur la ligne 4. Au fil des stations, la trame de mon livre m’est venue au fur et à mesure. Je suis une habile observatrice. A travers ce personnage, j’ai voulu montrer la vie de la communauté antillaise dans la région parisienne.

La communauté antillaise est-elle une communauté d’errance ?
Gisèle Pineau : Non, du moins, pas forcément. Je voulais juste en montrer un visage. Quelques figures notamment avec l’amie de Mina, Lysia. J’ai essayé de recréer l’atmosphère des Antilles, ce qui peut y avoir autour d’elle. La danse, le zouk, l’alcool... Toutes ces petites choses qui font le quotidien là-bas. La chaleur des Antilles avec ses folles nuits de fêtes. D’ailleurs beaucoup de gens se sont reconnus dans ces visages. C’était pour moi aussi l’occasion de montrer l’histoire à écrire sur les Antillais en France, qui vivent dans l’immigration. Je voulais raconter une histoire qui se passerait essentiellement dans l’île. C’est aussi, parce que j’ai vécu pendant vingt ans en Guadeloupe, et que maintenant je suis à Paris.

Est ce une autobiographie ?
Gisèle Pineau : Pas loin, mais c’est différent. Moi, j’ai vécu ici, puis je suis partie en Afrique, au Congo, au Sénégal avec mon père. A l’âge de quatorze ans je me suis installée en Guadeloupe et en Martinique, avant de revenir dans la région parisienne pour mes études. Ayant obtenu mon diplôme de psychiatrie, à Villejuif, je suis repartie encore aux Antillais où j’ai passé vingt années, en Guadeloupe. Et depuis deux ans je suis de nouveau dans la région parisienne. De retour dans mon pays natal ! Cela dit, l’histoire de Nina ne ressemble pas à mon parcours.

On retrouve tout de même cette errance commune !
Gisèle Pineau :Sans nul doute. Rien que dans le sens où cette femme est aussi Noire et Africaine que moi, mais elles sont nombreuses les femmes qui ressemblent à Nina. Des femmes qui sont seules, qui errent, se cherchent, s’arrêtent et s’observent.
Nina, elle, est étourdie dans le corps-à-corps. Dans ce corps-à-corps qu’elle recherche avec les hommes. Elle veut être pénétrée par les hommes. Elle veut sentir une chaleur humaine. Il y a une marque de très grande solitude chez cette femme. J’avais besoin de planter le décor, sans m’éloigner pour autant de là-bas. Cette femme, elle vit dans la région parisienne, mais est hantée par tous ses souvenirs, de la Guadeloupe, au quotidien. C’est l’histoire de nombreuses personnes. Ici, On est dans le présent, mais on ne coupe pas les ponts avec son passé, avec l’histoire de sa famille, avec l’histoire de son peuple. On a de lourds bagages qu’on trimballe, de port en port, de station de métro en station de métro.
Cette femme est donc hantée par son passé, par des déchirures vécues. Au bout de vingt ans passés dans la région parisienne, elle décide de retourner aux Antilles, non pas par nostalgie, mais parce qu’elle doit régler des cours...

Vous parlez de bagages, de trimballer des choses. Vous êtes antillaise Guadeloupéenne, ayant vécu en Afrique, et aussi l’auteur qui défend un certain combat, celui de la créolité.
Gisèle Pineau : Mon combat se situe ailleurs, pas au niveau de la créolité. J’ai mon écriture propre, où l’on retrouve en effet des mots créoles, ainsi qu’une poésie inspirée de la société créole. Quant à mon combat, il se situe ailleurs, dans l’humain. Je suis infirmière en psychiatrie, je m’occupe de personnes marginalisées qui viennent du monde entier : Blancs, Noirs, Africains et autres. Dans l’hôpital où je travaille, il y a toutes les nationalités. Moi dans l’exercice de mon métier, je ne regarde pas la nationalité. Ce qui m’importe c’est l’être, l’humain. Dans cet espace, on rencontre des gens qui souffrent sans qu’on se soucie de leur lieu d’origine. Avec ma plume, j’essaie de faire des portraits de cette Humanité en souffrance. J’écris avec ce qui me touche. Je veux montrer des gens dans leur humanité. Alors, souvent, très souvent même, il y a ce portrait des femmes.

Pourquoi ce choix ?
Gisèle Pineau :J’ai été victime de préjugés raciaux quand j’étais petite ici en France. Mais ces mêmes préjugés, je les ai retrouvés également aux Antilles, avec des gens qui regardaient les autres en fonction de la couleur de leur peau. Si on était trop noir, on n’était pas trop accepté. je suis une Antillaise, avec l’histoire d’un ancêtre blanc que j’ai retrouvé dans le journal officiel de l’année 1832. Il était écrit que Pineau avait affranchi son esclave Angélique. Voilà, je viens de là : de la France, de l’Afrique...
Cela dit, aux Antilles j’ai retrouvé ce racisme qui exhorte à se rapprocher le plus près du Blanc pour éclaircir sa race ! Eclaircir sa descendance. Dans mes textes, j’écris contre tout cela. J’écris aussi contre la violence, toutes les formes de violence, le racisme, les violences aussi au sein des familles. C’est le sujet de mon roman L’Espérance-Macadam qui parle d’inceste. Un fait universel. Partout, dans tous les pays du Monde, on trouve des gens qui abusent de leurs enfants. Voilà mon combat.

Sur le champ littéraire, êtes-vous proche de gens comme Patrick Chamoiseau, Confiant qui défendent la créolité ?
Gisèle Pineau : Je suis effectivement d’une génération où l’entrée du créole dans la langue française et dans le roman, n’est plus considérée comme une forme de régionalisme. On ne dénigre plus le créole. Je ne conçois pas d’écrire dans le français standard quand je brosse le portrait de personnages qui viennent des Antilles et qui vivent en Guadeloupe ou en Martinique. J’ai l’impression d’être trop éloignée d’eux. Pourtant, j’ai une écriture assez sensuelle, dans le sens où il me faut presque toucher. Je veux sentir les gens, les voir, les entendre. Je ne suis pas une écrivaine qui reste seulement au niveau cérébral. Je veux être le plus proche possible de mes personnages. Pour m’approcher d’eux, je dois impérativement inclure le créole à l’écriture de l’histoire du roman. Ce qui est tout fait logique. Une évidence, en même temps qu’une exigence.

Que vise la créolité ?
Gisèle Pineau : Je ne peux pas en parler, ce n’est pas mon combat ! Mais si cela va dans le sens de l’ouverture, des rencontres des peuples et des métissages, je suis d’accord. Je suis très curieuse des autres Cultures. Je peux dire par exemple que Paris est l’illustration de la créolité. On peut y entendre toutes les musiques du Monde. Dans le métro, on voit toutes les couleurs de peau, et on peut entendre une multitude de langues. Avec les téléphones portables, et les gens qui passent, il suffit de s’arrêter un moment pour s’en rendre compte ! Entre des femmes africaines qui portent des boubous, parlent leurs langues échangent avec les autres, sans frontières, les touristes portugais, anglais ou chinois, pour moi voilà une symbolique de la créolité. Que les cultures s’imbriquent, s’interpénètrent, s’enrichissent... Une inspiration certaine pour les artistes, écrivains et autres créateurs.

Dans un roman, la violence de l’intrigue joue-t-elle un rôle important ?
Gisèle Pineau : Si l’on pense à mon roman L’Espérance-Macadam, c’est un ouvrage coup de poing, très dur. Effectivement il est question de la chair. On y rencontre un père qui abuse de sa fille, la maman s’étourdit en écoutant des chansons de Bob Marley, se refusant à voir ce qui se passe sous son toit. C’est un livre contre les violations dont sont victimes les jeunes femmes, filles, par leurs pères, leurs oncles ou par des gens simplement plus forts qu’elles. pour ma part, j’ai vécu comme une souffrance l’écriture de ce livre.

L’écrivain est là aussi pour ça, rendre sa plume utile. Pas seulement écrire des histoires reluisantes. Je veux dénoncer. Emmener des victimes à venir témoigner. Je ne peux aller me battre ou tuer des gens. Ma seule arme est ma plume. Je veux suivre des femmes comme Toni Morrisson , des Africaines-Américaines qui ont écrit sur l’inceste. Cherchez une écrivaine antillaise qui a écrit là-dessus ! C’est important pour moi, en tant qu’Antillaise de sortir de ces étiquettes. Justement pour évacuer ce discours que les Antillais sont des gens légers qui ne pensent qu’à chanter, danser, manger des acras, faire l’amour...

Quels ont été vos sentiments en rentrant en France ?
Gisèle Pineau :Le sentiment que j’ai eu en revenant de France. Le regard que j’ai sur cette Société. C’est un peu le livre de la Tradition contre la modernité. Deux mondes qui se font face veulent se retrouver, s’interrogent. Faut-il croire à tout ce monde surnaturel qui est là au quotidien aux Antilles ? Croire ou pas ? Est-ce que nous les êtres humains nous ne sommes que des marionnettes, des poupées manipulées ? mon livre "Chair piment", est loin d’être une provocation. Pour moi il ressemble à un film.  Le début est une scène où Mina est dans sa chambre, au lit avec un homme. Je voyais un film, avec toutes les scènes. J’observais la détresse de cette femme, sa solitude, son corps qui ne connaît pas l’amour et qui le cherche. C’est cela "Chair piment". Un livre sur la recherche de soi. Derrière la peau, il y a la chair, la vie, la vérité de l’existence. Cette "chair piment" vient du fond de la Guadeloupe, la chair brûlée de Rosalia.

Quel regard portez vous sur la littérature antillaise d’ aujourd’hui ?
Gisèle Pineau :un regard Interrogateur. J’attends les textes, de la deuxième et de la troisième génération, qui rencontrent d’autres peuples, vivent d’autres expériences.
Une littérature antillaise qui se balade entre la France, les Antilles, les Etats-Unis, l’Afrique. D’ailleurs, mon prochain roman se passera au Sénégal. On ne doit pas se limiter qu’à écrire sur les Antillais qui vivent aux Antilles. On n’écrit pas assez, mis à part, Maryse Condé, sur les Antillais qui vont à travers le monde. Pourtant ils sont partout, en Afrique, en Chine... Pourquoi ne parlerait-on pas de ces Antillais qui existent !

Quel est votre rapport à l’Afrique ?
Gisèle Pineau : C’est d’abord la terre où j’ai passé une partie de mon enfance dès l’âge de quatre ans. L’Afrique est une part importante de moi. J’ai été au Mali, et plusieurs fois au Sénégal, où je compte d’ailleurs aller vivre un moment, pour mieux m’imprégner du souffle africain qui est en moi. Je ne me considère pas comme une Africaine, je ne connais pas la moindre langue africaine et je ne partage pas leurs façons de penser.

En participant au livre "La Culture française vue d’ici et d’ailleurs" quel était vous votre objectif ?
Gisèle Pineau :Montrer la spécificité, la singularité de toute écriture. Les aventures mélangées qui ressortent à travers les plumes. Le brassage existant, autant chez les Africains que chez les métropolitains. Comment exprimer sa vérité, son être sans dire voilà : ceux qui sont ici ou là-bas sont supérieurs aux autres.

En tant qu’écrivain, quelles sont vos défauts ?
Gisèle Pineau : J’aurais aimé écrire mieux et davantage. Je poursuis parallèlement à l’écriture mon travail d’infirmière à plein temps. J’avance avec deux métiers, ce n’est pas facile. J’aimerais simplement séduire davantage des milliers de lecteurs et lectrices de par le Monde".

Diallo Bios le 7 novembre 2002

 

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Julia 04/07/2006 11:45

Il semble que l'insularité ne soit pas pour tous forcément un "problème" ou quelque chose à dépasser. Cette différence n'est-elle induite que par le fait d'avoir vécu ailleurs qu'en Corse ?
Je pense davantage à l'insularité comme le symbole de notre propre enfermement qui paralyse notre créativité
Ainsi, en vivant dans une île, peut être faut-il plus de courage qu'ailleurs pour sortir de soi car le détachement est plus éprouvant. Cela dit, le rapport à la terre, les liens familiaux, les réseaux relationnels et le poids des conventions sont plus le fait de la ruralité que de l'insularité.
Enfin, le rapport à l'insularité se confond parfois avec la mélancolie des souvenirs d'enfance (cf.Anne Xavier Albertini). Ce témoignage ressemble d'ailleurs de très près à ma propre expérience.